magazine du château de versailles

Autour de Babel

C’est sans doute le dernier de ces grands chantiers qui ont jalonné
la renaissance du château de Versailles depuis qu’il est devenu musée,
et que l’on peine toujours à nommer : restitution ? restauration ? remeublement ? re-création ? Toujours est-il que la chambre
de l’appartement intérieur du Roi se donne à voir désormais
avec le lit complet tel qu’il avait été sculpté par Pierre Edme Babel.

Travail de reparure des bois sculptés du lit du roi en vue de leur dorure. © EPV / Thomas Garnier

Louis-Philippe, le premier, avait voulu rendre sa splendeur et sa cohérence au grand appartement du Roi, entièrement vidé après la Révolution : le dispositif royal restait au centre de son musée historique et, plus centrale que tout, la chambre d’apparat aménagée pour Louis XIV en 1701.

Vue d’ensemble du lit du roi.
© EPV / Christophe Fouin

Son lit, créé par Jacob-Desmalter en s’efforçant d’évoquer au mieux l’original, nous apparaît aujourd’hui comme une étrange hybridation du Grand Siècle et de l’époque romantique. Recyclé récemment dans le salon de Mercure, il nous intrigue et nous ravit avec son chantourné néo-Louis XIV et la tapisserie au petit point qui fut choisie pour l’habiller. La grande chambre axiale allait perdurer dans cet état jusqu’au retissage, à partir de 1957, d’un brocart de 1731-1733 réutilisé dans la chambre de Marie-Antoinette en 1786. Les progrès se font pas à pas. Dès la fin du XIXe siècle, Pierre de Nolhac entamait une véritable politique de remeublement selon des critères plus scientifiques que sous Louis- Philippe, mais avec des moyens plus limités. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, pas de grand chantier complet incluant la restauration de l’architecture d’une pièce, le rassemblement d’objets y ayant figuré et surtout le retissage d’un meuble historique.

La multiplication des projets après-guerre
Au milieu du XXe siècle, un palier est franchi sous la houlette de Charles Mauricheau-Beaupré. Très actif dès les années 1930 dans l’acquisition de mobilier versaillais, celui-ci multiplie les projets entre la fin de la guerre et sa mort accidentelle en 1953. On lui doit la première restauration de l’appartement de madame Du Barry, la restitution du cabinet du Conseil avec son lampas bleu et or, et surtout le lancement de la grande aventure de la chambre de la Reine qui sera inaugurée par Gérald Van der Kemp en 1975. Depuis, bien des espaces ont retrouvé vie, tous ont été considérablement améliorés, certains ont été entièrement recréés comme ceux du dauphin, de la dauphine, de Mesdames au rez-de-jardin, ou encore l’appartement de Marie-Antoinette au deuxième étage, dont les murs mêmes n’existaient plus.

Détail de l’un des montants de l’impériale en bois sculpté en cours de préparation pour sa dorure. © EPV / Didier Saulnier

La chambre de l’appartement intérieur du Roi nous renvoie à ces grands projets du XXe siècle. C’est d’ailleurs au début des années 1980 que le travail est lancé. La maison Tassinari & Chatel, premier grand protagoniste, commence le tissage manuel de l’extraordinaire broché aux fougères, grâce à ses archives et à son savoir-faire ancestral. Plus tard, en mettant au point une mécanisation jusqu’alors impossible pour un tissu de cette richesse, elle permettra d’aller jusqu’au bout.

Les ornements du lit dans les moindres détails
Mais il s’agissait aussi de recréer un lit royal, ce qui ne se fait pas tous les jours, et il y fallait autant de science que d’inconscience car, contrairement au lit de la reine, celui qui fut réalisé pour le jeune Louis XVI juste après la mort de son grand-père ne nous était connu par aucun témoignage visuel. Les documents écrits, en revanche, étaient d’une précision suffisante pour inciter à sauter le pas. Il s’agit principalement du mémoire remis en 1775 par le sculpteur Pierre Edme Babel qui, comme il était de coutume à l’époque, surtout lorsqu’il fallait justifier une facture salée, décrit dans les moindres détails les ornements du lit et les dimensions de chaque élément. Les sources étaient plus minces en matière de broderie et de passementerie. Élisabeth Caude, qui a piloté le projet plusieurs années, s’est adonnée à la tâche, d’une difficulté diabolique, de confronter les données les plus arides, voire contradictoires, pour déduire de tel métrage de fil d’or ou de telle mention sibylline la composition des passements et la disposition des motifs.

Le sommet de l’impériale qui couronne le lit. Il représente un pélican nourrissant ses petits, symbole du don de soi associé à celui du souverain pour son peuple. © EPV / Didier Saulnier

Entrouvrir le rideau d’entour
Au départ, le projet devait être plus raisonnable : une structure sommaire cachée derrière un rideau d’entour, logiquement fermé en l’absence du roi. Mais n’avait-on pas envie de l’entrouvrir pour laisser apercevoir au moins un peu du chantourné, quelques centimètres de la courtepointe ? La tentation franchit un seuil lorsqu’en véritable Méphistophélès, Jacques Garcia offrit au château un pélican nourrissant ses petits en bois doré, d’époque probablement très proche de celle du lit et correspondant à la description de l’ornement central de l’impériale…

Un défi de sculpture
Le train était lancé. Il fallait sculpter un lit digne du grand Babel et du roi Louis XVI. Et c’est sur cette partie, la plus délicate, que le sort devait s’acharner. Autant le rappeler puisque la chose est aujourd’hui notoire et jugée : le premier sculpteur mandaté sur ce chantier se révéla être par ailleurs le fabricant des faux meubles vendus au château. Coup d’arrêt en 2016. Il ne fut pas facile de reprendre confiance. Les travaux se concentrèrent sur le décor textile jusqu’à l’arrivée d’une équipe de sculpteurs réunissant les plus exceptionnelles compétences, qui a relevé le défi. Née des joyeux ciseaux de Charles Boulnois, François Gilles et Loïc de Lesmadec, la nouvelle impériale suit à la lettre la description de Babel, respecte la grammaire des lits royaux de cette période et atteint ce miraculeux équilibre entre majesté et simplicité, entre splendeur décorative et fidélité à la nature.

Retrouver du sens
Il fallait encore deux fauteuils possédant la dignité requise, ce qui en soi pouvait être un obstacle infranchissable. Le dépôt par le Mobilier national d’une partie du fameux mobilier « aux aigles » livré par Sené pour la reine à Saint-Cloud a fourni une solution. Nous disposions déjà de plusieurs ployants et de l’écran de cheminée provenant de la chambre du Roi dans le même palais.

« Cette chambre restera le témoignage d’un grand chapitre
de la résurrection de Versailles, de cette alchimie où les objets
historiques inspirent et illuminent les restitutions.
»

Avec la restauration de tout le mobilier de la pièce, c’est un ensemble éblouissant qui s’offre aujourd’hui aux visiteurs, même s’il nous manque toujours le balustre. Cette chambre restera le témoignage d’un grand chapitre de la résurrection de Versailles, de cette alchimie où les objets historiques inspirent et illuminent les restitutions, où s’opère une « illusion vraie » parce que chaque détail est juste et chargé de sens.

De bonnes fées au-dessus du lit
Dans cette entreprise où ont toujours cohabité l’angoisse et l’exaltation, un ange gardien a été présent depuis l’origine : c’est le tapissier Sébastien Ragueneau, dont l’habileté prodigieuse, la solide érudition et l’exquise modestie ont éclairé le chemin de bout en bout. On ne peut citer toutes les autres bonnes fées qui ont été nombreuses, depuis les ateliers du château, menuiserie-ébénisterie, dorure, tapisserie, jusqu’à la coordination magistrale du chantier par Émilie Ortalo et Christine Masset.

Nous n’oublierons jamais la formidable collaboration avec la maison Declercq pour la passementerie et la maison Lesage pour la broderie. Leurs compétences et leur passion nous ont permis de réussir une mission qui, avec le recul, donne le vertige. La Versailles Foundation a généreusement soutenu cette partie du projet et nous lui exprimons notre profonde reconnaissance, comme à tous ceux que nous ne pouvons nommer ici, qui ont œuvré pour faire passer cette autre chambre du Roi du rêve à la réalité.

Laurent Salomé,
directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).


À ADMIRER

La chambre de l’appartement intérieur du Roi, dans le parcours de visite libre du château ou dans le cadre de la visite guidée « Appartements privés des rois ».


À DÉCOUVRIR

Deux vidéos sur le chantier de la chambre du Roi sur la chaîne YouTube du château de Versailles.

Restitution du lit du roi - La sculpture // Restoration of the King’s bed - The sculpture

Restitution du lit du Roi - La dorure // Restoration of the King's bed - The gilding

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