magazine du château de versailles

Une rivière
de fleurs et d’or

Pour le lit du roi, la maison Lesage s’est livrée à une expérience inédite : concevoir sa parure à partir de la tenture murale tissée, vers 1990,
par Tassinari & Chatel.

Détail de la broderie finale à la tête du lit du roi. © EPV / Thomas Garnier

C’est la première fois que vous intervenez au château de Versailles, mais la maison Lesage est depuis longtemps connue des grands couturiers parisiens…
Jean-François Lesage : Oui, cette maison, reprise en 1924 par mes grands-parents, a brodé de véritables monuments de la haute couture. J’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice en créant un département Lesage intérieurs, au service du « bel ameublement », comme on le disait autrefois. Ainsi sommes-nous intervenus sur des projets historiques, comme au château de Vaux-le-Vicomte ou à l’opéra de Monte-Carlo. Nos broderies sont encore toutes réalisées à la main, ce qui est aujourd’hui rarissime et fait de nous l’une des seules maisons au monde à pouvoir mener à bien des opérations aussi délicates que celle de la chambre du Roi.

En quoi cette réalisation était-elle aussi complexe ?
J.-F. L. : Le château avait conservé des métrages de la tenture restituée en « gros de Tours broché, fond blanc soies de couleurs et feuillages en or ». Le grand défi a été de profiter de ces longueurs de tissu pour les différentes parties du lit : sa tête, sa courtepointe, son traversin et son soubassement, et surtout l’ensemble des pentes et des festons ornant son dais, aux formes courbes. Pour s’adapter à chacun de ces éléments, le décor a donc été recomposé. Il a fallu découper précautionneusement ses motifs pour les appliquer, selon des dispositions différentes, sur un tissu vierge. Par exemple, les bouquets de fleurs, disposés en losange, ont dû être réorganisés pour obtenir des guirlandes. On peut rendre hommage à notre dessinatrice qui, en étroite collaboration avec les conservateurs, a su rester fidèle à un décor aussi luxuriant !

Cela s’appelle de la « broderie d’application ». Il est aussi question de « peinture à l’aiguille » ?
J.-F. L. : Tous ces éléments plaqués devaient être complétés par de la broderie à la main qui comble certains vides en reprenant fidèlement l’esprit des motifs existants, de nature figurative. Cette « peinture à l’aiguille » s’exécute à partir de fils de soie, en respectant strictement les techniques du XVIIIe siècle que nous connaissons parfaitement. Nous avons travaillé exactement comme l’auraient fait des artisans de l’époque de ces rois, avec les mêmes fils, le même outillage et les mêmes métiers.

Peinture à l’aiguille dans l’atelier indien de la maison Lesage. © Lesage Intérieurs / Ma Inc Films

Quant aux brindilles qui encadrent les fleurs, elles ont été réalisées avec du véritable fil d’or. Nous employons des brodeurs et des brodeuses virtuoses, à qui nous assurons les meilleures conditions de travail possibles pour réaliser de telles œuvres d’art.

Vous avez deux ateliers, l’un en France, l’autre en Inde…
J.-F. L. : Oui, une équipe de quatorze personnes a été mobilisée sur la chambre du Roi, et ce durant cinq ans. Nous étions contraints par une quantité de tissu limitée : il ne s’agissait pas d’en gâcher la moindre parcelle. Chaque motif de fleur a été numéroté et placé précisément avant de lancer la mise en œuvre de l’ensemble, comme un gigantesque puzzle dont les pièces devaient se fondre dans le décor afin que tout soit parfaitement lié. Nous mettions régulièrement les métiers à tisser à la verticale afin d’avoir une vision plus juste du résultat. Il fallait vérifier que le passage d’une couleur à l’autre, d’un point de broderie à l’autre se fasse naturellement, que l’ensemble coule comme une jolie rivière et que rien ne vienne éclabousser l’œil.

Propos recueillis par Lucie Nicolas-Vullierme,
rédactrice en chef des Carnets de Versailles

Les broderies et les passementeries du lit du roi ont bénéficié du soutien de la Versailles Foundation.

Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).

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