Rendez-vous
chez Rigaud

Et si vous commandiez votre portrait à Hyacinthe Rigaud (1659-1743) ? Glissez-vous dans les habits d’un client et entrez dans l’atelier du grand peintre qui travailla auprès des rois. C’est le jeu délicieux auquel Élodie Vaysse vous propose de vous prêter avant d’aller au Château de Versailles découvrir l’artiste, son œuvre gigantesque et ses procédés.

Autoportrait dit au turban, par Hyacinthe Rigaud, 1698. Musée d’art Hyacinthe Rigaud, Perpignan.© Musée d’art Hyacinthe Rigaud, Perpignan /© Pascale Marchesan.

Nous sommes à la fin des années 1730 et vous jubilez en traversant Paris : vous vous rendez enfin dans l’atelier du fameux Hyacinthe Rigaud, rue Louis-le-Grand, afin qu’il fasse votre portrait. Vous qui en rêviez depuis tant d’années… Les tarifs pratiqués par le maître ainsi que la forte demande de la clientèle vous retenaient jusqu’ici, mais le moment est enfin venu : ce portrait se justifie par une occasion toute particulière, que vous tairez par modestie, mais que vos amis, sans nul doute, remarqueront. Avant vous, tous ont franchi le pas. Vous vous remémorez ces tableaux qui les représentent à des moments singuliers de leur vie : Jean-Baptiste de Monginot, qui a posé avec le portrait de sa femme chérie, ou Anne de Vallière, la veuve de Jean Neyret de La Ravoye, alors en quête d’un nouvel époux. Votre portrait sera-t-il aussi beau ?

Portrait de Samuel Bernard, par Hyacinthe Rigaud, 1726. Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) /© C. Jean /J. Schormans.

Rue Louis-le-Grand, 
près de la place Vendôme

Vous parvenez devant la maison du maître, près de la place Vendôme. Comme tous les peintres, Rigaud travaille et habite au même endroit, mais la taille et la richesse de la maison vous impressionnent : pas moins de dix-huit pièces ! Un valet vous fait entrer dans la demeure, où vous patientez quelques instants dans une antichambre au premier étage. Votre nom est inscrit dans un livre de comptes, rejoignant ceux de tous les heureux commanditaires de l’artiste depuis son arrivée à Paris, un demi-siècle plus tôt. Le prix du tableau y sera également indiqué : il dépend essentiellement de sa taille. Plus une toile est grande, plus elle coûte cher… Mais les miniatures sont, elles aussi, onéreuses et une œuvre de format réduit peut se révéler dispendieuse. Vous repensez alors à ce petit portrait du généalogiste Charles d’Hozier, peint par le maître en 1691, dont on raconte qu’il aurait coûté 300 livres bien qu’il ne dépasse pas la hauteur de deux mains… Le vôtre sera plus grand, mais vous ne pouvez, pour des raisons financières, vous offrir un immense tableau, comme le financier Samuel Bernard qui a déboursé 7 200 livres pour le sien en 1726.

Portrait de Jules Hardouin-Mansart, par Hyacinthe Rigaud, 1685. Musée du Louvre, Paris. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre, Paris) /© S. Maréchalle.

Tout un choix d’options

Devant vos hésitations, on vous explique que l’on pourrait travailler plus vite, et vous consentir une petite réduction, si vous acceptiez le principe de « l’habillement répété » : vous seriez représenté dans une attitude et un costume identiques à ceux d’autres modèles avant vous. C’est une révélation : vous comprenez enfin pourquoi vous avez vu fleurir, depuis plusieurs années, tant de portraits similaires à celui du Dauphin, le fils de Louis XIV, mort en 1711…Voyant vos réticences, on vous assure que la formule peut être adaptée à votre personne : on a ainsi peint le comte de Coigny devant une scène de bataille, tandis que le marquis de Château-Renault, si fameux homme de mer, a choisi un combat naval. La proposition est alléchante, mais vous refusez, après mûre réflexion, et bien que ce soit une folie. L’occasion de vous faire peindre par Rigaud ne se représentera pas deux fois…

On vous montre alors une série de dessins sur papier bleu et de petites esquisses où défilent les détails préférés du maître : textiles, cuirasses, mains de toutes sortes, et même fleurs de différentes espèces…

Étude de mains, d’une cravate, d’un motif de cuirasse, d’objets, d’accotoir et de fleurs, par Hyacinthe Rigaud, vers 1715-1725. Musée des Beaux-Arts, Rouen. © Musée des Beaux-Arts, Rouen / © C. Lancien, C. Loisel / Réunion des Musées Métropolitains Rouen Normandie.

Vous choisissez avec ravissement vos options, dont le prix dépendra aussi. Les plus anciens de vos amis racontent que les tarifs de Rigaud, à ses débuts à Paris, suivaient un barème très précis, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sans rechigner, vous acceptez le prix tel qu’il vous est soumis. Rendez-vous est pris pour deux séances de pose, dans quelques semaines. Bien que très âgé, le maître peut encore se déplacer pour ses clients les plus importants, mais vous brûlez de curiosité de découvrir enfin l’atelier.

Séance de pose

C’est par une belle après-midi que vous retrouvez avec empressement la rue Louis-le-Grand : on vous introduit cette fois dans une vaste pièce du premier étage, dotée d’une cheminée et de trois fenêtres, où l’artiste travaille. Vous vous asseyez sur l’un des nombreux sièges et observez les toiles en cours, grandes et petites, ainsi que les jeunes apprentis occupés à broyer les couleurs. Affable et courtois, Rigaud, qui a conservé un petit accent catalan, sait tout de suite vous mettre à l’aise : fort heureusement, car la séance de pose est affreusement longue ! Vous devez rester trois heures sans bouger et il en sera de même demain…

Portrait de Louis XIV en costume royal, par Hyacinthe Rigaud, 1701-1702. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre, Paris) /© S. Maréchalle.

Pourtant, aucune seconde n’est perdue, et votre visage est peint directement, sans passer par l’intermédiaire du dessin. Quand le maître doit œuvrer hors de son atelier, il emporte une petite toile, qu’il fait ensuite coudre ou coller sur la grande. C’est ainsi qu’il a procédé pour le fameux portrait du feu roi Louis XIV : lui non plus n’aimait pas poser, et Madame de Maintenon avait dû rentrer de Saint-Cyr afin de l’occuper pendant les deux séances organisées dans son appartement du château de Versailles…

C’est terminé ! Votre visage apparaît enfin sur la toile. Les mains, les vêtements et le paysage seront peints sans vous par le maître ou par ses assistants. Certains d’entre eux sont devenus célèbres comme Jean Ranc, qui est mort à Madrid où il était entré au service du roi Philippe V, tandis que d’autres sont déjà presque oubliés, tel le défunt père de ce jeune Jean-Marc Nattier, dont tout le monde s’est entiché… Mais Rigaud reste une valeur sûre.

Des copies pour les amis

On vous propose de faire copier votre portrait, ce que vous acceptez afin de pouvoir l’offrir à vos amis, mais vous rejetez tout projet de gravure : Pierre Drevet, le plus fidèle graveur du maître, vient de disparaître, et vous craignez trop de vous confier à d’autres mains. Après avoir vu les cadres commandés pour les portraits de deux nobles génois, le marquis et la marquise de Brignoles, vous laissez malgré tout l’atelier choisir le vôtre, qui sera confié au sculpteur Charles Louis Maurisan. Vous espérez recevoir l’effigie tant attendue dans quelques mois, car peindre un portrait nécessite au moins deux ou trois semaines de travail, et vous n’êtes pas le seul client…

Portrait de Jean-Baptiste de Monginot, par Hyacinthe Rigaud, 1688, coll. particulière, Paris. © Tous droits réservés.

Enfin ! Vous vous tenez devant la caisse, qui vient d’être livrée dans votre vestibule. À l’intérieur se trouve votre portrait, qui a voyagé encadré et enveloppé dans plusieurs feuilles de papier collées qui le protègent de la poussière. Vous vous félicitez qu’il n’ait pas connu le sort de la toile envoyée par Rigaud au grand-duc de Toscane, coulée avec son navire en Méditerranée, et vous vous apprêtez avec ravissement à découvrir votre portrait…

Élodie Vaysse,
Conservateur au musée national
des châteaux de Versailles et de Trianon

À l’exception de ce qui concerne le modèle, aucun fait de ce récit n’a été inventé. Toutes les oeuvres citées seront présentées dans l’exposition.


Un ensemble exceptionnel de portraits français des XVIIe et XVIIIe siècles

Cette première grande exposition monographique ne peut se tenir qu’à Versailles : Hyacinthe Rigaud est l’auteur du plus célèbre des portraits de Louis XIV, perçu comme une image emblématique de la monarchie absolue.

Environ 140 œuvres retraceront la carrière du peintre, né à Perpignan mais qui tenta très jeune sa chance à Paris. C’est sur les conseils de Charles Le Brun qu’il se spécialisa dans le genre du portrait auquel il a contribué à donner une importance nouvelle, tant en termes de statut au sein de la hiérarchie des genres picturaux que d’un point de vue purement formel. Dans le contexte de l’affirmation de la société de cour, il a introduit l’idée que la représentation du modèle devait se soumettre à un ordre plastique et non plus seulement à l’impératif de ressemblance physionomique et de glorification sociale.

Hyacinthe Rigaud s’imposa ainsi sur la scène européenne dont il devint le portraitiste des élites, familles souveraines, ministres et ambassadeurs, noblesses d’épée et de robe, prélats, financiers et marchands de haut vol, médecins, etc., soit plus de 1 320 modèles différents. À travers les multiples inflexions qu’il leur confère, ses portraits peints forment un équivalent saisissant à la galerie de portraits littéraires de son contemporain et client, le duc de Saint-Simon.


À VOIR

Exposition Hyacinthe Rigaud ou le portrait soleil
dès que les conditions sanitaires le permettent
Château de Versailles
Salles d’Afrique et de Crimée

Horaires
Tous les jours, sauf le lundi : 9h-17h30 (dernière admission à 16h45).

Billets
Accessible avec le billet Passeport, le billet Château, ainsi que pour les bénéficiaires de la gratuité.
Réservation horaire obligatoire.
Gratuit et illimité avec la carte « 1 an à Versailles ».

Commissariat général
Laurent Salomé,
Directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
et
Élodie Vaysse,
Conservateur au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

Commissariat scientifique 
Ariane James-Sarazin,
Directrice adjointe du musée de l’Armée

Scénographie : Pier Luigi Pizzi et Massimo Pizzi Gasparon Contarini


À LIRE

Le catalogue de l’exposition
Coédition château de Versailles / éditions Faton
440 p., 27 × 24 cm ; prix : 49 € ; disponible sur boutique-chateauversailles.fr

Un livret-jeu gratuit a été conçu pour accompagner les enfants âgés de 6 à 12 ans dans l’exposition. En partenariat avec Quelle Histoire.


AUTOUR DE L'EXPOSITION

Visites guidées de l’exposition
sur réservation par téléphone au 01 30 83 78 00 ou en ligne sur chateauversailles.fr

Programmation spécifique pour les abonnés « 1 an à Versailles »

 

 

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