Les Titans du Roi

Cet hiver, le Château vous convie à une exposition inédite dans ses bosquets que dix-sept artistes, de sensibilités diverses, viennent animer de leurs œuvres. En ces lieux habités par dieux et titans de marbre, Louis XIV aimait autrefois à déambuler, entouré de ses courtisans. L’écrivaine Céline Minard, qui participe à cette exposition, nous entraîne à leur suite.

© Château de Versailles / Thomas Garnier

« L’hiver, Encelade est muet. Il reste mains ouvertes, crispées, tendu vers la corde qui pourrait le sauver, prêt à mordre, son cri de lave enfoncé
dans la poitrine, inaudible, invisible, impuissant. Le roi perspicace autour du volcan a construit une promenade. Il y flâne avec ses gens à l’ombre d’un treillage. Il fait bon. Un vent frais, un vent froid s’infiltre dans leur perruque et pénètre dans leurs manches. Ils causent en admirant les huit fontaines de rocaille où tour à tour l’eau coule, la glace prend. Le roi jette un œil aux dames, un œil aux nobles et aux courtisans, et sourit pour lui-même de ces piètres géants qui osent aspirer au séjour céleste. Il exerce le pouvoir. Il les emmène vers la Renommée. Cette autre fille de Gaïa de la race des Titans, énorme, amorphe, pourvue d’un millier d’yeux qui ne se ferment jamais, d’un millier de bouches qui ne se ferment jamais, toujours prête à publier ce qu’elle voit, à inventer ce qu’elle ignore. Celle qu’Orphée lui-même n’est pas parvenu à endormir avec sa lyre, plus sourde qu’une ménade, elle flotte au-dessus d’un bosquet fantôme, les mains plongées dans des aquariums où trempent les rumeurs qu’elle cultive. La boîte de Pandore ne recèle pas de plus violentes discordes, de vents plus moisis. Elle tient dans ses coffres transparents les germes de l’influence et de la disgrâce. Le roi montre à tous les infinies nuances de son insidieux pouvoir, les bleus, les roses, les mousses phosphorescentes, les filets d’encre et d’or pâle capables de proliférer sur un éclat de vérité gros comme une rognure d’ongle. Ils regardent. Les dames portent des mouchoirs à leur nez et trempent le bout de leurs doigts dans les baquets grouillant de vie. Elles frissonnent. De nouveau, le roi sourit. Il les entraîne sur les allées sableuses creusées dans les bois noirs où dorment et guettent les grands animaux, il veut leur montrer ses clairières et son goût, mais avant toute chose, l’axe du monde. Les couilles d’Ouranos tranchées par le temps, l’écume répandue sur l’Informe et la déesse terrible qui sort du bouillon. Folle d’ambition. Au centre de la colonnade, le roi désigne le fils de Saturne dans toute la fureur de son emportement, Proserpine enlevée, Cérès débordée de douleur, errante. Le printemps terminé, la terre inculte, les socs brisés, les laboureurs égorgés.

« Il les entraîne sur les allées sableuses creusées dans les bois noirs où dorment et guettent les grands animaux, il veut leur montrer ses clairières et son goût, mais avant toute chose, l’axe du monde. »

Il parle des vierges qui ont échappé à la loi de la déesse, de leur course éperdue dans les bois, de leurs pieds véloces, de leurs astuces désespérées. Il évoque Daphné poursuivie par Apollon piqué une fois encore par la flèche incurable de Cupidon, Daphné fille du fleuve Pénée, incapable d’échapper au dieu délirant sinon en arrêtant sa fuite, en se couvrant d’écorce, en changeant ses mains et ses bras pour des rameaux graciles, en enfonçant ses pieds dans la terre. Il parle d’une Néréide liquéfiée, d’une langue coupée sautillant par terre, d’une génisse enlevée, de corneilles, de vipères spontanées. Il décrit une grotte, une merveille marine, au fond ferme et sableux, une naïade magnifique, nue, portée chaque soir par un dauphin d’argent jusqu’à sa couche secrète. Il la voit. Piégée par les dieux ses pairs, ligotée par un mortel, engrossée, mère du bouillant Achille. La grotte superbe s’effondre sur elle-même, avalée par le golfe qui l’abritait. On fait néanmoins un banquet pour les noces et c’est bientôt la guerre de Troie. Une pomme truquée, trois déesses farouches, une colère et deux offenses suffisent à engager quinze mille trois cent trente-sept hexamètres dactyles sur le terrain, deux grosses armées, des nefs en grand nombre et quantités de morts douloureuses. »

Céline Minard, auteure

Extraits du texte « Grenouilles en Grands Manteaux », publié dans le catalogue de l’exposition Voyage d’hiver, château de Versailles / Gallimard, 2017.


Dix-sept artistes en partance

De Jeff Koons en 2008 à Olafur Eliasson en 2016, l’art contemporain investit chaque été le château de Versailles et dialogue avec son histoire. Cette année, la programmation chahute les attentes, avec « Voyage d’hiver ». Cette exposition, dont le commissariat a été confié au Palais de Tokyo, propose un parcours collectif, et non plus monographique comme les années précédentes. Seize artistes, de pays et de générations diverses, s’invitent dans les bosquets qui resteront exceptionnellement ouverts au public à cette période. L’auteure Céline Minard les accompagne par ses textes. Installations, sculptures, peintures, œuvres sonores… conçus spécialement pour le lieu, viennent côtoyer la statuaire commandée par Louis XIV, dans un saisissant contraste avec les matériaux que les artistes ont choisis : acier et bronze sculpté, fonte d’aluminium, textile, céramique, colonnes d’eau, matières organiques, plastiques fondus…
Promenade poétique dans les jardins, l’exposition commence par le nord et suit les fontaines dédiées aux quatre saisons qui marquent l’intersection des allées des bosquets. L’itinéraire entraîne le visiteur de l’un à l’autre de ces salons de verdure, où les œuvres, venues les habiter temporairement, jouent des allusions symboliques, historiques et mythologiques.
Ensemble, elles croiseront leurs récits autour du thème millénaire et inépuisable des métamorphoses de la nature et de l’homme. Soulignant la « correspondance entre le temps cosmique et le temps humain », « Voyage d’hiver » promet de « transformer la flânerie du visiteur en une expérience personnelle qui lui rende perceptible les mutations de la nature, de la gloire de l’automne à la minéralisation orgueilleuse de l’hiver » (Jean de Loisy). Voyage dans les jardins de Le Nôtre, dans la nature changeante, dans les mythes de nos mémoires. Voyage en soi, assurément.

© Château de Versailles / Didier Saulnier


Exposition d’art contemporain
Voyage d’hiver

Jusqu’au 7 janvier 2018
Jardins et bosquets du château de Versailles

Exposition présentée par l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles
Production déléguée Château de Versailles Spectacles
Sous le commissariat du Palais de Tokyo.

Commissariat : Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, Yoann Gourmel et Rebecca Lamarche-Vadel,
curators au Palais de Tokyo, Alfred Pacquement, commissaire pour l’art contemporain à Versailles

Horaires : Tous les jours sauf le lundi, de 10 h à 17 h.
Accès gratuit sauf les jours de Grandes Eaux et Jardins Musicaux (certains mardis et week-ends jusqu’au 31 octobre 2017).

Audioguide : Sur place, l’application Jardins de Versailles propose aux visiteurs de les guider tout au long du parcours grâce aux commentaires audio de Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo et commissaire de l’exposition.

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