Un tableau, une histoire :
aux pieds de Jeanne d'Arc

Louis-Philippe et la famille royale visitent les Galeries Historiques de Versailles, par Auguste Vinchon, 1848. © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

Derrière son apparente sobriété, ce tableau commandé par Louis-Philippe a une double portée : à la figure de Jeanne d’Arc, redécouverte en ces temps de réconciliation nationale, se superpose celle de la propre fille du Roi, décédée prématurément. Quand l’histoire personnelle se mêle à l’histoire collective.

Inaugurées par Louis-Philippe en 1837, les Galeries historiques de Versailles formèrent une institution muséale unique en leur temps, un musée de l’histoire de France où les collections prirent la forme d’un récit national dédié « à toutes les gloires de la France », comme l’indiquent encore aujourd’hui les frontons du pavillon Dufour et de l’aile Gabriel.

Recueillement autour de Marie d’Orléans, fille du Roi

C’est ainsi qu’en 1848, le roi commande à Auguste Vinchon une toile dont la singularité retiendra ici toute notre attention. La scène se passe en 1839 : dans une atmosphère de recueillement, la famille royale visite la galerie de pierre et s’est arrêtée devant une statue de Jeanne d’Arc qui attire tous les regards. Cette sculpture n’est autre qu’une œuvre de la propre fille de Louis-Philippe, la princesse et artiste Marie d’Orléans, décédée prématurément à l’âge de 26 ans, le 2 janvier 1839. L’atmosphère de cette scène est donc à mettre en lien avec le deuil que connaît la famille royale dans ces semaines qui suivent le décès de la princesse.

Le nœud du drame

La fille de Louis-Philippe, bien qu’absente de la composition, est pourtant omniprésente dans le tableau. Bien sûr, son œuvre, la statue de Jeanne d’Arc, en évoque directement le souvenir et en concentre le drame de sa disparition. Cette sculpture, commandée par son père en 1836 pour les Galeries historiques, correspond à un travail très personnel. La figure de Jeanne d’Arc faisait alors son grand retour dans l’historiographie française, notamment depuis la publication de l’Histoire de France de Jules Michelet qui avait enveloppé son passage sur la Pucelle d’Orléans d’une certaine emphase patriotique. Marie d’Orléans, qui lut avec passion l’ouvrage de Michelet, réalisa plusieurs œuvres autour de ce thème avant celle qui viendra orner les Galeries historiques. En 1842, Prosper Lafaye la représentait d’ailleurs dans son atelier des Tuileries devant la statue équestre de Jeanne d’Arc qu’elle avait réalisée en 1834.

Marie d'Orléans représentée dans son atelier gothique installé au palais des Tuileries en 1835-1836, par Prosper Lafaye, 1842. © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

Mis à part cette sculpture, Auguste Vinchon fait de toute son œuvre un véritable rébus historique où chaque motif doit rappeler la présence de la princesse. Ainsi, les deux bustes de part et d’autre de Jeanne d’Arc ne sont pas là par hasard : le premier représente Louis d’Orléans, dit le Pieux, qui n’est autre que son ancêtre (arrière-grand père de Louis-Philippe) et le second le maréchal de Saxe, auquel elle est liée par son mari Alexandre de Württemberg, descendant de la famille de Saxe-Cobourg.

Détail des bustes de part et d'autre de Jeanne d'Arc dans Louis-Philippe et la famille royale visitent les Galeries Historiques de Versailles, par Auguste Vinchon, 1848. © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

Deux histoires en un même récit

L’œuvre de Vinchon combine ainsi deux histoires en un même récit. Une histoire personnelle, celle de Louis-Philippe endeuillé par la mort de sa fille, et une histoire collective, celle représentée dans les Galeries historiques et à laquelle la figure de Jeanne d’Arc fait directement écho. Le programme politique de Louis-Philippe, celui de son musée de l’histoire de France, se retrouve ainsi parfaitement retranscrit par Vinchon.

Déjà en 1841, le peintre Winterhalter avait saisi cette dichotomie en situant Louis-Philippe au cœur de la galerie des Batailles, haut lieu de ce roman national, où d’ailleurs il plaça derrière lui la statuette de Jeanne d’Arc par sa fille. Dans l’œuvre de Vinchon, comme chez Winterhalter, l’artiste découvre discrètement le voile propagandiste qui recouvre le musée Louis-Philippe : un lieu « à toutes les gloires de la France » et à celle des Orléans.

Bastien Coulon,
attaché de recherche au Centre de recherche du château de Versailles


Effets de lumière

Le peintre façonne cette atmosphère lugubre autour d’un saisissant effet de lumière : il plonge une grande partie de sa scène dans la pénombre pour mieux concentrer l’attention sur la statue de Jeanne d’Arc qui semble autant recevoir cette lumière que la faire rayonner autour d’elle.

Louis-Philippe et la famille royale visitent les Galeries Historiques de Versailles (détail), par Auguste Vinchon, 1848 . © Château de Versailles, Dist. RMN / © Jean-Marc Manaï.

Pourtant, de nombreux croquis d’Auguste Vinchon montrent que le peintre avait au préalable insisté sur les statues présentes de part et d’autre de la galerie avant de les plonger dans l’obscurité.

Croquis pour trois bustes et pour le priant du marquis de Barbézieux, par Auguste Vinchon, vers 1848. © RMN-GP (château de Versailles) / © Franck Raux.

Études pour la tableau de la famille royale devant la statue de Jeanne d'Arc (détail), par Auguste Vinchon vers 1848. © RMN-GP (château de Versailles) / © Franck Raux.

De même, plusieurs croquis laissent à penser que la famille royale devait être marquée par des attitudes plus pathétiques comme pour la figure de Louis-Philippe avec la bouche entrouverte, les sourcils tombant ou la paume de la main tournée vers le ciel tel un geste d’imploration. Le revirement d’Auguste Vinchon pour sa composition finale montre comment cet effet s’est simplifié pour se concentrer sur un effet de lumière qui guide le regard du spectateur vers la statue.

 

 

 


Une arrivée tardive au Château

Bien que commandée par le roi Louis-Philippe en 1848, l’œuvre ne fut jamais livrée par le peintre. Le tableau sera vendu 800 francs par la belle-fille d’Auguste Vinchon en 1911 et sera accompagné d’un don de 13 croquis préparatoires. Il fut présenté lors de l’exposition « Louis-Philippe et Versailles » qui s’est déroulée au château de Versailles en 2018-2019. Il est aujourd’hui exposé dans les salles XVIIe des Galeries historiques du château de Versailles.


Un programme de recherche sur le musée Louis-Philippe

Le Centre de recherche du château de Versailles (CRCV) accueille, depuis 2017, un programme consacré à la représentation de l’histoire au sein des collections du musée de Versailles (1837-1892).

Ses activités visent principalement à interroger les modalités de représentation de l’histoire à travers une étude iconographique, esthétique, sociale et culturelle des collections.


À LIRE

  • Valérie Bajou, Louis-Philippe et Versailles, cat. exp. (Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, 6 oct. 2018-3 fév. 2019), Versailles, château de Versailles / Paris, Somogy, 2018.
  • Anne Dion-Tenenbaum, Marie d’Orléans (1813-1839) : Princesse et artiste romantique, cat. exp. (château de Chantilly, musée Condé, 18 avril-31 juillet 2008), Paris, musée du Louvre / Paris, Somogy, 2008.

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