Espace-temps d'une restauration

Un monument, c’est un lieu, mais aussi des événements qui l’ont modifié au cours du temps. Sa restauration peut rarement s’appuyer sur un état unique de référence. En témoigne l’architecte en chef des monuments historiques au sujet de la Maison de la Reine.

© Château de Versailles-Didier Saulnier

Avec ses dispositions si particulières, de part et d’autre d’une galerie extérieure couverte, la Maison de la Reine est indissociable du personnage de Marie-Antoinette. Est-elle conforme aujourd’hui à l’ouvrage tel qu’il avait été conçu ?
Jacques Moulin : Aussi connu qu’il puisse paraître, chaque monument recèle sa part de mystère et c’est la responsabilité d’une restauration de la dépasser.
Les jardins du Grand Trianon ont longtemps été attribués à Le Nôtre, alors que l’examen récent des archives a révélé que leur état actuel est principalement issu de la réfection du jardin par Richard Mique, à la fin du XVIIIe siècle. La Maison de la Reine a été construite à la demande de Marie-Antoinette, mais elle a été profondément transformée par la suite et elle est, aujourd’hui, un autre lieu que celui qu’a fréquenté la Reine.

© Château de Versailles-Didier Saulnier

Il semble qu’une importante documentation ait pu être réunie à ce sujet ?
Jacques Moulin : Oui, nous disposons, notamment, du fonds des Bâtiments du Roi conservé aux Archives nationales, qui rassemble les mémoires de travaux datant de son édification, entre 1783 et 1788. Ces documents en détaillent avec précision les différentes étapes, jusqu’aux couleurs des pièces. Néanmoins, cette documentation s’est avérée incomplète. N’oublions pas que le monument, comme tant d’autres, a connu plusieurs changements. Tout d’abord, il n’a pas été achevé
sous l’Ancien Régime. Puis, en 1810-1811, Napoléon l’a fait profondément modifier, transformant ses toitures et supprimant son célèbre escalier hélicoïdal. À l’intérieur, il a fait refaire les décors détruits par la Révolution : cheminées, miroirs, tentures, etc. Quant au paysage faussement rural souhaité par la Reine, il a également été altéré dès l’Empire au profit d’un jardin paysager où l’on a laissé pousser librement les petits arbres à vocation décorative, qui ont fini par atteindre jusqu’à 30 mètres de hauteur. Au long du XIXe siècle, c’est une véritable forêt, dans l’esprit romantique, qui apparaît autour du Hameau. Rien à voir avec l’aspect champêtre de ses premières années ! Au début du XXe siècle, à force de négligences et de dégradations, la Maison de la Reine, particulièrement fragile, s’est retrouvée dans un état de semi-ruine.

« C’était un joujou. Or ce joujou a dû, seul ou presque dans le fastueux Versailles, supporter l’atteinte révolutionnaire : transformé en guinguette populaire, buvette et bal, il fut défiguré par la destruction de ses jardins. Puis, objet fragile, formé de plâtre, de bois peint et de chaume, il fut réparé sans cesse, donc altéré, suivant le goût des époques qui, chaque jour, lui fit un visage plus étranger. » Pierre Mille, L’Illustration, 25 novembre 1933. © RMN-GP (Château de Versailles), Gérard Blot.

Le monument a-t-il connu d’importantes restaurations avant celle-ci ?
Jacques Moulin : Oui, celle entreprise par Patrice Bonnet en 1932, grâce à la donation Rockefeller, qui sera poursuivie à l’intérieur des bâtiments par Marc Saltet, entre 1955 et 1960. L’architecte en chef du Domaine prend un parti assez original pour l’époque. Il restaure la Maison de la Reine selon ses dispositions du Premier Empire, qui étaient encore globalement en place, mais en restituant l’escalier hélicoïdal initial. Dans le même sens, il redonne aux abords leur aspect du temps de Marie-Antoinette, en recréant les jardins potagers de chaque maison, compartimentés en carrés de culture ou en vergers. Quant aux arbres récents, il les fait abattre, au grand dam du Figaro qui crie au scandale. L’on voit bien ici combien la restauration d’un monument est un acte en soi, rarement le retour exact à un état ancien donné. Imaginez que l’on supprime aujourd’hui l’escalier hélicoïdal pour revenir à l’exactitude du domaine sous l’Empire, on déclencherait un tollé au sujet d’un ouvrage qui, en réalité, a été rétabli par la suite. Mais cela fait maintenant plus de quatre-vingts ans qu’il a réapparu et son histoire rejoint désormais celle de la Reine. S’impose ainsi une vision diachronique, prenant en compte le passage du temps et les états successifs qui en découlent. Dans les choix d’une restauration, l’opinion publique est, bien sûr, légitime, mais l’on se doit d’intégrer toute cette épaisseur historique qui est constitutive du monument, avec un objectif clair : le présenter avec le maximum d’éléments à faire découvrir et admirer.

« L’on se doit d’intégrer toute cette épaisseur historique qui est constitutive du monument. »

Quel a été le parti pris ?
Jacques Moulin : À travers l’exploration des archives et l’examen très détaillé des bâtiments, s’est imposée une évidence, à moi comme à tous ceux qui ont participé à la réflexion, le château de Versailles ainsi que la Commission nationale des monuments historiques qui valide les projets de restauration : il fallait prendre comme référence l’état mixte, « polyphonique », développé par Patrice Bonnet, mêlant des composantes du XVIIIe siècle avec des interventions significatives du début du XIXe siècle.

Toitures aux chaumes irréguliers et faîtages en terre, plantés d’iris et de joubarbes ; murs en moellons et pans de bois, décorés « en vétusté », avec un appareillage de fausses pierres, souligné d’effets d’ombre et de lumière, ou de fausses briques, comme si l’enduit qui les recouvrait avait disparu ; peintures en « bois pourri » ; plantes grimpantes et massifs arbustifs plantés en pied de façade : la Maison de la Reine illustre la mode des habitations rustiques dans les jardins précieux dont le premier exemple date de 1775, à Chantilly. © Château de Versailles-Didier Saulnier

En quoi avez-vous complété ou enrichi cet état datant des années 1930 ?
Jacques Moulin : Je parlerais plutôt de nuances, plus ou moins prononcées, en vous donnant un exemple précis. Patrice Bonnet avait enclos les jardins potagers de haies qui, petit à petit, ont été taillées au cordeau. Aujourd’hui, l’aubépine, le lilas ou les iris donnent une perception toute autre des lieux qui avaient été voulus champêtres et spontanés, et non pas réguliers. De même, nous avons pu retrouver et restaurer certains décors extérieurs datant de la fin du XVIIIe siècle. À ce propos, je tiens à souligner la performance des équipes de l’atelier Dupuis qui ont dû travailler, pour des raisons de sécurité, derrière des bâches, l’oeil collé sur ces peintures. C’est une véritable prouesse d’avoir pu, dans l’ombre et à distance d’une main, travailler sur des décors faits pour être visibles depuis l’autre côté de l’étang !

© Château de Versailles, Didier Saulnier

Quels autres défis a présenté cette restauration ?
Jacques Moulin : Comme toutes les constructions du Hameau, la Maison de la Reine n’avait pas été conçue pour durer et recevoir du public, dans un site remodelé artificiellement et très exposé à l’humidité. Le plus difficile a été d’introduire, dans une structure aussi légère, l’ensemble des éléments techniques qu’impose la conservation d’ouvrages anciens en termes d’isolation, d’étanchéité, de ventilation et de sécurité. Il n’y avait ni chauffage ni électricité dans ces pavillons aux fondations fragiles et couverts, en partie, de paille. Intégrer ces équipements avec des cloisons épaisses, parfois, de moins de 15 cm était une gageure. D’autant plus qu’il fallait absolument qu’ils passent inaperçus. Comme, d’ailleurs, l’ensemble de la restauration de la Maison de la Reine qui paraîtra « en vétusté », selon le terme employé par les marchés de peinture du XVIIIe siècle.

Propos recueillis par Lucie Nicolas-Vullierme

La restauration de la Maison de la Reine est réalisée grâce au mécénat de Dior.

 


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