Vincent Guerre : l'homme qui discute avec les miroirs

Vincent Guerre continue de prendre soin des fameux miroirs de la galerie des Glaces qui lui ont été confiés lors du grand chantier de restauration en 2004. Et ce ne cesse d'enrichir son extraordinaire collection de pièces anciennes, fabriquées avant l'interdiction du mercure, qui fait de lui un expert. Confidences.

Vincent Guerre dans la galerie des Glaces, dont il a restauré, en 2004, les miroirs. © EPV / Didier Saulnier

 

Le 10 juillet dernier, la travée n°14 de la galerie des Glaces a enfin retrouvé tous ses reflets. Cela fait des mois que des façonneurs travaillent sur l’un de ses miroirs, avec une précaution infinie, et c’est finalement un lapidaire, oeuvrant habituellement sur la pierre, qui a fini par en venir à bout.

Il n’était, bien sûr, pas question d’y renoncer pour un miroir neuf : la fabrication au mercure, interdite depuis 1850, confère aux glaces anciennes une allure inimitable. Quand on ne peut pas les sauvegarder, leur restauration signifie leur remplacement par des pièces d’époque les plus ressemblantes possible. La couleur, mais également la répartition des altérations dûes à l’oxydation - en périphérie et en partie basse - font partie des critères pris en compte. Encore faut-il adapter le format de ces glaces et rétablir le biseau qui les borde souvent et les raccorde aux moulures environnantes. Autrefois taillé sur un verre encore vierge, transparent, il s’agit de reprendre ce biseau à l’aveugle, sur un verre opaque où se sont mêlés l’étain et le mercure en une alchimie dont résulte le fond réfléchissant du miroir.

Toute une technique, toute une esthétique dont Vincent Guerre a peu à peu acquis la maîtrise, le seul en France et même à l’étranger. Récupérateurs de matériaux, brocanteurs, antiquaires savent où le trouver, à quelques pas de l’Hôtel Drouot, pour lui proposer leurs trouvailles qu’il conserve avec passion. Posées les unes contre les autres sur leur tranche, les glaces cachent la beauté de leurs rivages pris dans les imperfections du verre, bulles d’air, irrégularités de leur surface, et les traces du mercure qui s’est écoulé pour figer le tain réflecteur. C’est ainsi que le miroitier peut offrir, en temps voulu, la pièce la plus adéquate à ses clients, et l’ajuster à l’endroit auquel elle est destinée.

« En discutant avec le miroir », ainsi dit-on qu’on le découpe, en prêtant l’oreille au moindre bruit du diamant qui crisse différemment selon la nature du verre, sa dureté, sa qualité ou la présence ou non de faiblesses, cachées au cœur de la matière. Vincent Guerre ne tarit pas sur ce véritable corps-à-corps qui peut basculer à tout moment : le moindre tremblement, et le verre casse ou explose selon des voies capricieuses. La pratique de l’escalade lui a été maintes fois utile, quand une concentration extrême devait s’allier à la décontraction du geste. Un geste ancestral que le miroitier a su restituer par l’expérimentation, depuis l’atelier de bois doré de son père, dont il chipait le lait concentré destiné aux patines, jusqu’au chef-d’œuvre absolu de la miroiterie au mercure : la galerie des Glaces.

Vincent Guerre venait d’intervenir, dans le château de Versailles, sur la salle à manger des Retours de Chasses. En 2004 s’ouvrait le chantier pharaonique de la restauration de la célèbre galerie dont il s’est vu confier les 357 pièces de miroirs. Tous, quasiment, ont dû être démontés, du haut d’échafaudages, pour être mis à l’abri des travaux. Certains, refixés à l’arrière au cours de modifications passées, ont été précautionneusement retirés de leur cadre à l’aide de ventouses.

Pose d'un miroir restauré dans une des travées de la galerie des Glaces en juillet 2017. © EPV / Didier Saulnier

 

Le teint laiteux de la galerie des Glaces

« Les miroirs de la galerie des Glaces n’étaient pas très abîmés : ils avaient été réalisés par les meilleurs artisans, dans un lieu sain, parfaitement isolé par le parquetage des murs, et présentaient relativement peu d’oxydation et de piquetage », raconte le miroitier. Il s’imposait, néanmoins, de remplacer certaines pièces, une quarantaine au total, en respectant leur couleur, tout à fait spécifique, propre à la galerie des Glaces. Légèrement laiteuse, celle-ci s’explique par l’histoire des lieux. Les miroirs datent, pour la plupart, de l’édification de la galerie qui remplaça une terrasse extérieure, en 1684. Ils restent une prouesse technique, voulue par Louis XIV. Ils ont été cependant démontés sous Louis-Philippe et restaurés selon un mode particulier : les verres ont été conservés, mais de nouveau polis et étamés. Une réintervention au teint inégalable dont Vincent Guerre s’est efforcé de se rapprocher à travers ses ressources, notamment dans un ensemble issu, à l’origine, du Sénat.

L’opération s’est faite selon les règles propres aux monuments historiques où sont laissées identifiables  les interventions de restauration. Les miroirs qui ont été remplacés n’ont donc pas été biseautés afin de pouvoir les distinguer nettement des glaces d’époque. Les spécialistes ne s’y trompent pas tandis que les néophytes, eux, n’y voient goutte. « Les miroirs les plus beaux sont ceux que l’on remarque le moins et qui imposent pourtant leur présence. On sort de la pièce avec une impression sublime, mais sans savoir pourquoi ». La galerie des Glaces en est bien l’illustration, selon Vincent Guerre : les visiteurs s’y rendent pour elles, mais oublient de les regarder, éblouis par les jardins qu’elles font, selon la volonté du Roi, pénétrer à l’intérieur du Château.

Le miroir garde ainsi une part de mystère, parfois même des secrets de famille - photos d’ancêtres, cartes de visite, notes - glissés derrière son cadre. La galerie des Glaces a les siens, à la mesure de son ampleur : un profil bourbon, tout à fait royal, tracé au charbon noir et commenté d’une facétie, et, comme en contrepoint, une ravissante étude de tête d’ange.

Lucie Nicolas-Vullierme, rédactrice en chef des Carnets de Versailles

 


L’inimitable lumière du miroir au mercure

Un dos argenté, des reflets aux couleurs chaudes et le scintillement de ses particules d’étain caractérisent le miroir au mercure dont la fabrication, jugée toxique, a été proscrite en 1850. Mise au point à Venise dès la fin du xve siècle, le procédé est adopté en France sous l’impulsion de Colbert. Fondée en 1665, la Manufacture royale des glaces (qui deviendra Saint-Gobain) réalisera la fameuse galerie des Glaces. L’importation de miroirs, un véritable luxe à l’époque, faisait auparavant dépenser par la Couronne jusqu’à 30 000 francs or par an pour orner ses châteaux. À la fin du règne de Louis XIV, la production française exportée hors du royaume représente 300 000 francs or, soit dix fois plus.


 

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