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Le Temple de Minerve

Les tribulations du plus ancien décor de scène au monde conservé au Théâtre de la Reine à Trianon et présenté exceptionnellement dans l’exposition « Fêtes et Divertissements à la Cour », au château de Versailles, du 29 novembre 2016 au 26 mars 2017.

Intérieur du Petit Théâtre de la Reine : vue sur la salle avec lumière ambiante ; en fond, décor de scène du Temple de Minerve, par les frères Slodtz (1754). © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Intérieur du Petit Théâtre de la Reine : vue sur la salle avec lumière ambiante ; en fond, décor de scène du Temple de Minerve, par les frères Slodtz (1754). © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Sur le plateau du Théâtre de la Reine à Trianon sont conservés trois tableaux de décor de scène complets : L’Intérieur rustique, La Forêt et Le Temple de Minerve. Ce dernier est un chef-d’œuvre méconnu qui vient d’intégrer les collections du musée du château de Versailles. Il est le plus ancien décor de théâtre à l’italienne du monde. Construit pour l’éphémère d’un spectacle, il ne doit sa survie qu’au hasard des circonstances.

« Le temple de Minerve est le plus ancien décor de théâtre à l’italienne du monde. »

Au XVIIIe siècle, les décors de scène étaient construits soit pour constituer un fonds propre à chaque théâtre afin de satisfaire au répertoire, et dans ce cas, ils étaient conservés sur place dans des cases destinées à cet effet ; soit pour un ouvrage précis, et étaient alors modifiés selon les besoins jusqu’à l’usure. Lorsqu’ils étaient passés de mode ou presque ruinés, ces derniers étaient, selon leur état, tout simplement rafraîchis, c’est-à-dire repeints, ou dépecés pour être remployés. La beauté d’un décor de scène n’a jamais prévalu à sa conservation. En revanche, contrairement aux autres décors de Trianon, le tableau du Temple de Minerve est toujours dans son état du XVIIIe siècle. Il est peint à la colle de peau sur une toile de lin broquetée sur un châssis de sapin et marouflée de papier au revers. Luxe inouï, tous les rechampis des portes sont dorés à l’or fin, puis dorés à l’or faux lors des « raccommodages » successifs. Louis XV et Louis XVI l’ont vu à Fontainebleau, Marie-Antoinette et toute la Cour l’ont admiré à Versailles.

Revers de la frise du 2e plan du décor de scène du Temple de Minerve avec inscription d’origine, à l’encre. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Dans les années 1750, les séjours de la Cour à Fontainebleau ont donné lieu à des spectacles de grande qualité, organisés par la marquise de Pompadour, devenue amie et conseillère de Louis XV. Les spectacles se tenaient au théâtre aménagé par les frères Slodtz dans la salle de la Belle-Cheminée qui a brûlé en 1856.

Une reprise de Thésée, tragédie lyrique de Philippe Quinault sur une musique de Jean-Baptiste Lully, fut programmée pour l’automne 1754 avec des décors neufs, événement rarissime. La construction de ces décors et la régie du spectacle furent confiées aux frères Slodtz : Sébastien-Antoine (1695-1754), dessinateur de la Chambre et du Cabinet du Roi, Paul-Ambroise (1702-1758) et Michel-Ange (1705-1764). Mais il est quasi impossible d’attribuer à l’un plus qu’à l’autre la paternité du Temple de Minerve.

Détail du décor de scène du Temple de Minerve : « … colonnes cannelées, ton de marbre blanc, ornements rehaussés d’or » vus du côté cour. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Dix ans plus tard, eut lieu, toujours à Fontainebleau, la création de la tragédie de Voltaire, Olympie, dont l’action se déroule, selon les didascalies, dans le temple d’Éphèse : « le fond du théâtre représente un temple dont les trois portes fermées sont ornées de larges pilastres, les deux ailes forment un vaste péristyle ». En rajoutant trois portes au Temple de Minerve, le décor antérieur a repris du service pour la représentation de 1764. Il fut à nouveau utilisé l’année suivante pour une reprise de Thésée, puis réadapté pour Olympie en 1772 et enfin planté le 13 octobre 1785 pour la création de Thémistocle, tragédie lyrique d’Étienne Morel de Chédeville sur une musique de François-André Philidor, toujours à Fontainebleau. Ce ne fut qu’en 1787 qu’il fut envoyé à Versailles, au théâtre de l’Aile neuve – dans l’actuel escalier Gabriel – pour une nouvelle reprise d’Olympie. Le Temple de Minerve resta rangé dans les cases à décors, enterré, comme disent les machinistes, sous d’autres décors.

En 1846, selon les registres, un « palais à colonnes cannelées, ton de marbre blanc, ornements rehaussés d’or » fut envoyé au Théâtre de la Reine pour enrichir le fonds d’un décor classique. Il s’agit du Temple de Minerve. Il a été constamment utilisé par la suite, notamment pour les nombreux concerts de charité des Deuxième et Troisième Républiques.

L’exposition « Fêtes et divertissements à la Cour », qui s’ouvre à l’automne 2016 au château de Versailles ne pouvait ignorer le tableau du Temple de Minerve. Aussi a-t-il été décidé de le planter dans sa totalité sur une scène reconstituée dans l’exposition. Cependant, si le décor nous est parvenu presque complet, il est très usé et sali : des traces d’huile maculent le bord de chaque frise, la peinture est souvent pulvérulente, des lacunes, des déchirures compromettent la solidité des textiles. Par endroits, des griffures laissent apparaître le blanc de l’apprêt [NDLR enduit que l’on applique sur un support de peinture comme une toile par exemple]. Or les ombres devenues blanches à certains endroits cassent la perspective. Les papiers du revers des châssis se décollent et sont en grande partie perdus.

Délicate opération d’incrustation de toile de lin dans les parties manquantes suite à l’oxydation occasionnée par la rouille des broquettes. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Une restauration était donc indispensable avant sa présentation dans l’exposition. Mais restaurer une peinture à la colle est une action irréversible, le repeint étant apposé sur une peinture sans vernis. Puisqu’une restauration traditionnelle n’était pas envisageable, il a fallu accepter de présenter un décor vieilli. Un conseil scientifique rassemblant des experts du théâtre et des conservateurs spécialisés ont ainsi établi que la seule intervention possible consistait à dépoussiérer et consolider les bois, les tissus et les papiers. Dans les lacunes qui empêchent la compréhension de l’architecture, il a été décidé en parfaite harmonie avec l’équipe de dix restauratrices intervenues au printemps 2016 de les combler avec un pastel réversible. Les papiers disparus à l’envers des toiles tendues sur les châssis ont été remplacés par du papier de même facture fourni par un moulin qui travaille à l’ancienne.

Restauration au pastel réversible de la frise représentant la coupole à caissons ornementés du décor du Temple de Minerve. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Restauration au pastel réversible de la frise représentant la coupole à caissons ornementés du décor du Temple de Minerve. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Le décor est au théâtre ou à l’opéra ce que la partition est à la musique. Pour exister l’espace d’une représentation, les deux doivent être révélés, le premier par la mise en scène et les éclairages, la seconde par les chanteurs et les instrumentistes de l’orchestre. Bien que le décor de scène n’ait pas été peint pour être conservé, il est une œuvre d’art à part entière. Il ne se révèle que s’il est planté et éclairé, alors que mis en réserve, il n’est qu’une pile de morceaux disparates. Pourtant sa manipulation entraîne inéluctablement sa dégradation, aussi légère soit-elle. Le Temple de Minerve sera donc, après sa présentation dans l’exposition « Fêtes et divertissements », conservé en réserve.

Les incrustations terminées, la toile de lin peut être retendue puis broquetée à son emplacement d’origine. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Cette décision prive le public d’un chef-d’œuvre – ce qui n’est pas satisfaisant. Pour le présenter en situation, la réalisation d’une copie s’avère ainsi nécessaire, à l’instar de ce qui a été fait dans les théâtres baroques des châteaux de Drottningholm en Suède et de Cesky Krumlov en République Tchèque. Il serait même possible de restituer l’état neuf du Temple de Minerve, grâce aux indications que nous donnent l’original, les nombreux dessins préparatoires des Slodtz et les archives abondantes. Ce parti a déjà été pris pour la restitution de L’Intérieur rustique actuellement planté au Théâtre de la Reine à Trianon. Le décor a été complété par une toile de fond restituée afin de rendre compréhensible le tableau tout entier.

Pour Le Temple de Minerve, le décor neuf, réalisé avec les techniques du XVIIIe siècle, permettrait de la même façon de restituer les châssis manquants et de proposer deux toiles de fond : l’actuelle, qui a été modifiée par Boquet au XVIIIe siècle, mais aussi celle d’origine, des Slodtz. À terme, cette copie pourrait servir de décor de présentation au Théâtre de la Reine pour un public heureux de découvrir les effets scéniques lors des visites guidées régulièrement organisées dans ce lieu si précieux.

Jean-Paul Gousset,
Directeur technique de l’Opéra royal et du théâtre de la Reine

Grand arbre du deuxième dessous permettant les manœuvres simultanées des frises et châssis qui composent les 3 premiers plans du décor. © Château de Versailles / Thomas Garnier.


AUTOUR DE L’EXPOSITION
Visites guidées : « Les effets scéniques au Théâtre de la Reine »
À 13h30 : 4 et 9 novembre ; 7 et 20 décembre ; 12 et 25 janvier ; 8 et 23 février ; 10 et 22 mars
À 15h15 : 4 et 9 novembre ; 7 et 20 décembre ; 12 et 25 janvier ; 8 et 23 février ; 10 et 22 mars

Réservations obligatoires par téléphone au 01 30 83 78 00, en ligne sur www.chateauversailles.fr ou sur place le jour même (dans la limite des places disponibles).

L’ÉQUIPE DE RESTAURATION
Ce parti pris correspond à une restauration d’usage réalisée au printemps 2016 par une équipe de dix restauratrices, la mandataire Anne-Élizabeth Rouault, entourée de Julia Becker, Florence Delnef, Florence Gorel, Sandrine Jadot, Claire Le Goff, Céline Maujaret, Valérie Trémoulet et de Kiriaki Tesmeloglou.

Décor de scène du Petit Théâtre de la Reine à Trianon : détail de torchère, en plâtre doré, figurant un couple de femmes soutenant une corne d’abondance sur laquelle est posée la girandole ; réalisée par Joseph Deschamps, vers 1780 ; restauré par le lustrier Valentin en 1810.

 


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