Un trésor d’écailles
et de cuivre

Grâce au mécénat d’Axa et de la Société des Amis de Versailles, un bureau brisé de Louis XIV, classé « Trésor national », revient au château de Versailles après plus de cent soixante ans d’absence.

Quelque temps avant juin 1685, deux « bureaux brisés » (un bureau est dit « brisé » lorsque le plateau s’ouvre en interrompant le décor, ndlr) en marqueterie d’écaille et de cuivre, formant une paire, ont été commandés par les Bâtiments du roi. Un certain nombre de quittances au sein des comptes de cette administration attestent des intervenants ayant contribué à cette commande. On note à la date du 24 juin le versement de 61 livres au doreur Robillard « pour la dorure qu’il a faite aux serrures des bureaux de S. M. […] » 1. Le 25 juillet suivant, 240 livres sont remises à « Jean Oppenor, ébéniste, pour compartimens faits aux deux bureaux du petit cabinet de S.M. […] »1. Le nom du serrurier est lui aussi connu : Pierre Roger. Ce dernier est payé le 25 février 1691, soit plusieurs années plus tard, des 350 livres dus « pour la ferrure des deux bureaux du cabinet de S.M. à Versailles en 1685 » 1.

Alexandre-Jean Oppenordt (1639-1715) contribue à l’une des plus brillantes réalisations pour le souverain qui nous soit parvenue. Hollandais naturalisé français depuis 1679, devenu ébéniste ordinaire du roi en 1684, il jouit alors d’un grand succès, comme en témoignent le nombre et l’importance des commandes des Bâtiments du roi passées auprès de lui à partir de la fin de l’année 1683 : en 1684, il livre pour le cabinet des Curiosités ou cabinet des Médailles douze médaillers qui ceinturent la pièce (dont quatre correspondent par leur forme cintrée aux niches d’angle) ; pour le centre de la pièce, il réalise un bureau de plan octogonal, d’un parti très original, dessiné par le célèbre ornemaniste Jean Bérain, dessinateur de la Chambre du roi (1640-1711). La collaboration entre les deux artistes, par ailleurs attestée, pourrait s’étendre à cette commande car le dessin en arabesques, particulièrement riche, abouti, foisonnant et libre de la marqueterie d’écaille et de cuivre des deux bureaux renvoie au répertoire ornemental cher à Jean Bérain. De 1684 à 1686, Oppenordt travaille également à la réalisation du parquet de la petite galerie du Roi à Versailles.

La destination des deux bureaux dans l’appartement du Roi à Versailles est indiquée par la mention de « petit cabinet », soit le petit cabinet de passage, au sein des arrière-petits cabinets, qui assurait la jonction entre le petit appartement donnant sur la cour de Marbre et le petit appartement privé de l’Attique, dont le roi semble s’être servi jusqu’en 1685 au moins.

Jugé peu pratique dans son maniement, le modèle du bureau brisé fut progressivement abandonné au profit du bureau plat. Tel a été vraisemblablement le sort suivi par les deux bureaux. Considérés comme démodés, ils sont vendus avec d’autres meubles royaux sous Louis XV, le 12 juillet 1751, pour 40 livres chaque, et ont suivi chacun un destin séparé. Tandis que le premier bureau est entré dans les collections du Metropolitan Museum de New York en 1986, l’autre, après être passé par plusieurs collections, réintégre la résidence royale pour laquelle il avait été conçu. Si le bureau du Met en première partie n’a pas subi de transformations, celui acquis par Versailles a été converti, sans doute au xixe siècle, en « bureau en pente », le plateau pour écrire étant au revers de l’abattant. Cette modification impliqua une nouvelle découpe du plateau, afin d’orner la tablette supérieure et une suppression du dernier niveau des tiroirs de façades. La découpe médiane initiale du bureau brisé fut réunie. Les panneaux en façade des trois tiroirs simulés qui correspondent à l’abattant d’origine, conçus selon le même parti ornemental que les autres, furent réutilisés dans les parties supérieures latérales. Les roulettes, mises en place pour faciliter sa manipulation, datent de cette même époque.

Tant par la qualité du modèle que par l’extraordinaire foisonnement de son réseau de marqueterie d’écaille et de cuivre, le bureau est un exemple particulièrement significatif de la production des années 1684-1685 et l’un des rares meubles du roi Louis XIV parvenus jusqu’à nous.

Outre son volume général, le bureau a conservé tout son décor de marqueterie d’écaille sur fond de cuivre, et entre autres, son admirable plateau dont l’iconographie se réfère au souverain. Au centre, dans un encadrement de grands rinceaux de feuilles d’acanthe et de joncs en entrelacs, domine de façon magnifiée le monogramme royal à double L entrelacés, surmonté de la couronne royale et du soleil d’Apollon, emblème personnel du roi. Palmes et enroulements définissent le périmètre de cette réserve centrale, timbrée en ses quatre côtés d’une fleur de lys. Au-delà, le décor périphérique se développe avec une extrême richesse, dominé par les deux lyres d’Apollon se faisant face en ligne médiane et aux quatre angles de grandes fleurs de lys, elles aussi monogrammées. Le chiffre du roi se retrouve également dans les entrées de serrure des tiroirs et dans les panneaux latéraux dont les écoinçons sont fleurdelisés.

Tant par la qualité du modèle que par l’extraordinaire foisonnement de son réseau de marqueterie d’écaille et de cuivre, le bureau est un exemple particulièrement significatif de la production des années 1684-1685 et l’un des rares meubles du roi Louis XIV parvenus jusqu’à nous. Les grands noms de l’ébénisterie et de la création artistique du temps y ont participé pour livrer un chef-d’œuvre, remarquable notamment par la force du message emblématique véhiculé par son décor, entièrement à la gloire du souverain. L’acquisition et le retour de ce meuble à Versailles constituent un enrichissement déterminant pour le Château et ses collections. Une fois sa restauration achevée – un travail qui demandera plusieurs mois –, le bureau sera exposé dans le salon de l’Abondance.



Auteur


Commentaires