magazine du château de versailles

La mort,
un grand théâtre !

À l’occasion de la parution, en septembre, du 1er tome de Funérailles princières, Gérard Sabatier, codirecteur de la publication, répond à nos questions. Fruit de colloques internationaux sur la dramaturgie de la mort princière eu Europe, du XVIe au XVIIIe siècle, les trois volumes sont coédités par le CRCV, Centre de recherche du château de Versailles.

Comte et seigneurs tenant le Grand étendard impérial et accompagnés d’un cheval caparaçonné (détail), in Hieronymus Cock, Jan van Doetichum, « La magnifique et sumptueuse pompe funèbre faite aus obsèques et funérailles du très grand et très victorieux empereur Charles cinquième […] ». Anvers, C. Plantin, 1559. © Institut national d’histoire de l’art.

Vous qualifiez les funérailles princières entre le XVIe et le XVIIIe siècles de « Grand théâtre de la mort »… Qu’ont-elles de si dramaturgiques ?

Gérard Sabatier : Plusieurs milliers de personnes sont concernées ! Les funérailles des souverains en Europe mobilisent l’ensemble des corps de la société de l’époque. Le convoi du lieu d’exposition du corps du défunt au lieu d’inhumation est le moment le plus spectaculaire. Chevaux, bannières, exhibition des attributs de souveraineté… Au XVIIIe siècle, le convoi perd néanmoins de son importance ou disparaît, au profit de la cérémonie dans les églises, avec le catafalque (estrade funéraire supportant le cercueil, ndlr). Les décorations funèbres et la musique deviennent essentielles. À Saint-Denis, avec les spectateurs huppés dans les loges, les pompes funèbres se déroulent comme pour un opéra !

Quelle est la place du successeur et de la famille royale dans le cortège funéraire ?

En France et en Angleterre, l’héritier et la famille ne sont pas présents aux funérailles royales. Il semble que l’usage trouve son origine dans des conflits dynastiques du XVe siècle. Partout ailleurs en Europe, famille et successeur sont présents.

En dehors du roi, qui bénéficiait de « funérailles princières » ?

L’épouse du souverain et, selon les usages propres à chaque dynastie, les membres de la famille princière ont droit aux funérailles d’État. La « pompe baroque » du XVIIIe siècle est commune à tous. Louis XIV accorde les funérailles royales à tous les « enfants de France », c’est-à-dire, les Bourbons en ligne directe.

Louis XIV, roi de France (1638-1715), par Antoine Benoist, vers 1705.© Château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin

Au corps du défunt se substitue parfois, un mannequin, une « effigie ». À quoi sert-elle ?

En Angleterre, puis en France, aux XVe et XVIe siècles, un mannequin pourvu des mains et d’une tête en cire très réalistes, réalisées d’après un moulage pris immédiatement après la mort, peuvent être disposés sur le cercueil, voir utilisé à sa place. Il ne s’agit pas d’une représentation symbolique, de quelque chose comme le double corps du roi, son corps « politique », mais d’un substitut de présentation.

Quel traitement subit le corps du roi avant d’être enterré ?

Pour des raisons de conservation, le corps du défunt est embaumé lors de son exposition au public. Entrailles et cœur sont prélevés et inhumés séparément. Le cœur est l’objet d’un culte particulier qui ne concerne pas seulement les souverains. Il peut y avoir des tombeaux de cœur.

À la mort de Louis XIII et de Louis XIV, vous notez une rupture. Est-elle liée au déplacement de la résidence royale à Versailles ?

En 1643, Louis XIII, mort à Saint-Germain, voulut des funérailles « à l’espagnole » : ni convoi avec effigie, ni faste. À la mort d’Anne d’Autriche, en 1666, le convoi eut lieu de nuit, à l’espagnole, encore une fois : symbolique traversée nocturne de la mort terrestre, arrivée à l’aube à la basilique de Saint-Denis pour la résurrection. Marie-Thérèse, espagnole elle aussi, inaugura en 1683, un nouveau cours des funérailles royales de France : décès à Versailles, convoi solennel nocturne resserré avec presque 2 000 personnes en noir, au pas, à la lumière des cierges, tambours voilés de crêpe. Saint-Denis est entièrement drapé de noir avec des milliers de cierges. Le catafalque avec statues allégoriques des vertus de la reine. Le convoi s’est rendu directement de Versailles à Saint- Denis, ne traversant plus Paris. Ce mode de funérailles royales françaises durera tout le XVIIIe siècle.

Propos recueillis par la rédaction.

Représentation de l’endroit où le corps de Louis XIV a été déposé présenté dans l’exposition Le Roi est mort. © Château de Versailles, Didier Saulnier.


Funérailles royales

À LIRE :

Les funérailles princières en Europe, XVIe-XVIIIe siècles Juliusz Chroscicki, Mark Hengerer, Gérard Sabatier (dirs.) Coédition CRCV/Maison de l’Homme trois tomes :

  • T.1 : Le grand théâtre de la mort, septembre 2012 ;
  • T.2 : Apothéoses monumentales, catafalques et tombeaux 2013 ;
  • T.3 : Construction de la mémoire monarchique, l’opinion et la mémoire des rois, 2013.

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