Grâce à une expertise peu à peu acquise par la brigade du théâtre
de la Reine, deux châssis du XVIIIe siècle ont retrouvé sens à travers
la recomposition d’un décor complet. Ainsi est mis en valeur l’un des rares témoignages encore existants de l’énorme production des ateliers
des Menus-Plaisirs pour les théâtres de la Cour.

Le décor du Salon ionique terminé et planté sur la scène du théâtre de la Reine, à Trianon. © EPV / Thomas Garnier
Depuis quelques temps, un nouveau décor de scène a pris place au théâtre de la Reine. Inspiré d’un salon transformable en galerie, il vient enrichir ceux qui sont déjà présentés en alternance dans ce lieu insigne, portant leur nombre à cinq. Il ne s’agit pas d’une création imaginaire, mais d’une reconstitution fondée sur deux châssis authentiques du XVIIIe siècle : les seuls vestiges d’un ensemble disparu, qui témoignent encore du raffinement des décors créés par les ateliers des Menus-Plaisirs pour les théâtres de la Cour sous l’Ancien Régime.

Réflexions devant une maquette du théâtre en vue de la conception du décor complet à partir des deux châssis sortis des réserves. © EPV / Lucie Nicolas-Vullierme
Des vestiges d’un théâtre ambulant des Menus-Plaisirs
La plupart de ces décors, pourtant abondamment documentés par les archives (inventaires, mémoires, ordres de paiement, déplacements…) ont été dispersés à la Révolution. Transportés à Paris pour servir sur d’autres scènes, ils ont peu à peu disparu. Seuls quelques fragments, conservés à Versailles et Fontainebleau, permettent d’en saisir l’exceptionnelle qualité. Le théâtre de la Reine abritait ainsi deux châssis de fond, représentant chacun une fenêtre et une porte soulignées par un pilastre d’ordre ionique, dans un style sobre et élégant typique des dernières années du règne de Louis XV.
Sur la structure de ces châssis envoyés à Trianon au XIXe siècle, des inscriptions portées à l’encre mentionnent les titres de deux ouvrages1. Cette précision a permis d’établir que ce décor a été utilisé en 1773 sur un théâtre portatif installé dans l’appartement du Dauphin, à Versailles. Par ailleurs, la taille des châssis correspond parfaitement aux dimensions, qui étaient modestes, de ce petit théâtre. Il s’agirait donc de très rares vestiges de ces structures ambulantes que les Menus-Plaisirs pouvaient installer à la demande, dans les lieux, même les plus inattendus, des résidences royales. Rescapés des bouleversements révolutionnaires, ces éléments ont été affectés en 1846 au théâtre de Trianon pour compléter un ensemble de décors commandés par Louis-Philippe.

Manipulation des châssis sur le plateau où s’est déroulé le chantier. © EPV / Thomas Garnier
Recréation historique
Longtemps conservés dans un bon état, ces fragments restaient toutefois difficiles à présenter en l’absence du reste de la décoration, irrémédiablement perdu. Le cas est fréquent dans les théâtres anciens, où les décors historiques nous sont, dans leur grande majorité, parvenus incomplets. Or un décor de scène ne peut pleinement se comprendre que restitué dans son intégrité, monté sur une scène, éclairé et mis en espace.

Réflexions sur le papier en vue de la conception du décor complet à partir des deux châssis sortis des réserves. © EPV / Lucie Nicolas-Vullierme
C’est ce constat qui a conduit l’équipe scientifique et technique du théâtre de la Reine à engager un ambitieux programme de recherche et de recréation. Son objectif : mieux comprendre ce patrimoine unique, son histoire, son esthétique, sa matérialité, et le rendre intelligible au public.
Depuis 2001, plusieurs décors incomplets ont été reconstitués dans cet esprit : la toile de fond de L’Intérieur rustique, les châssis du premier plan de La Forêt, ou encore des éléments complémentaires pour la Place publique. Chaque proposition de restitution respecte scrupuleusement les techniques et matériaux d’origine : bois, toile de lin, papier à la cuve, peinture à la détrempe, méthodes de montage à l’ancienne. L’objectif n’est finalement pas de recréer un simple décor muséographique, mais de redonner vie à un décor de théâtre. Grâce à ces recherches, le théâtre de la Reine est peu à peu devenu un conservatoire des techniques scéniques anciennes, un lieu de transmission et d’expérimentation.
Douze châssis de coulisse, deux châssis de fond et six frises
Achevé en décembre 2024, Le Salon ionique ou Salon riche représente le plus vaste chantier entrepris à ce jour2. Dirigé par le peintre-décorateur Pasquale Mascoli, il a mobilisé une équipe de machinistes-constructeurs – Gabriel Bouchayer, Jules et Simon Bertrand, Yanis Zarzar – qui ont réalisé douze châssis de coulisse, deux châssis de fond auxquels il a fallu rajouter six frises de toile, s’intégrant aux éléments d’origine. Un travail qui n’aurait pu aboutir sans l’expérience acquise lors des chantiers précédents.
Reconstituer ce décor, c’est redonner forme à un art théâtral disparu, où la scénographie dialoguait avec l’architecture et la peinture. Ornant fenêtres et portes, les pilastres ioniques « rehaussés d’or », comme les décrivent les inventaires (en réalité du cuivre doré), traduisent ce goût raffiné propre aux scènes royales du XVIIIe siècle. Mais au-delà de la prouesse technique, cette restitution offre aux visiteurs une expérience sensible : celle d’un théâtre où le passé s’anime, où le décor redevient un espace vivant, et où l’artisanat rejoint l’émotion. Une manière, aussi, de faire traverser les siècles à ces fragiles trésors de toile et de bois exhumés des réserves pour qu’ils continuent d’émerveiller, aujourd’hui comme hier.
Raphaël Masson,
conservateur en chef au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
1 Pygmalion et Zémire et Azor.
2 Lire « (Re)naissance d’un décor » I et II, par Lucie Nicolas-Vullierme : partie I et partie II.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°27 (octobre 2025 – mars 2026).
À SUIVRE
La visite guidée « Les effets scéniques au théâtre de la Reine », en présence du nouveau décor du Salon ionique.
Dates des prochaines visites :
- en février : vendredi 6, mercredi 11 et jeudi 12
- en mars : mercredi 11, jeudi 12, mercredi 25 et jeudi 26