Bartoli et Savall :
l’énergie faite musique

Fidèles de longue date de l’Opéra Royal, Cecilia Bartoli et Jordi Savall reviendront, au mois de juin, selon des formules un peu inhabituelles : après avoir interprété Cléopâtre dans Jules César en Égypte lors d’une première soirée, la célèbre mezzo-soprano dialoguera avec le compositeur Nicola Porpora (1686-1768) sous les traits du comédien John Malkovich ; quant au célèbre joueur de gambe, il dirigera L’Orfeo de Monteverdi.

Vue de l'Opéra royal. © EPV / Thomas Garnier

La « force qui va1 », comme dirait Victor Hugo, c’est elle. Depuis trente ans, Cecilia Bartoli possède une force intérieure qui la fait avancer, une présence scénique exceptionnelle et un sens de la théâtralité. À presque chacune de ses apparitions en concert, le public finit debout. À cinquante-sept ans, la mezzosoprano italienne montre toujours un souffle inépuisable, une palette de couleurs immense et une façon d’habiter la musique comme si elle la créait elle-même. Elle reconnaît que la virtuosité l’intéresse moins aujourd’hui qu’auparavant. Elle possède une voix plus élastique qu’à ses débuts : comme elle le confie elle-même, Cecilia Bartoli est comme le vin, qui peut bien vieillir s’il est fabriqué et conservé avec soin. Le secret, c’est de ne jamais pousser jusqu’aux limites de la voix.

Portrait de Cecilia Bartoli. © Château de Versailles Spectacles / Kristian Schuller - Decca

Une travailleuse acharnée

Ceux qui ont collaboré avec la diva savent qu’elle est une travailleuse acharnée. Elle chante tout le temps et attend la même énergie des autres musiciens et techniciens qui travaillent avec elle. Elle a aussi le sens du happening, créant l’événement à chaque nouveau disque qu’elle enregistre, adaptant au lyrique le modèle de la pop pour communiquer le mieux possible autour d’un répertoire négligé ou méconnu. En 2019, son hommage à Farinelli, le plus célèbre des castrats au XVIIIe siècle, fait couler beaucoup d’encre lorsqu’elle apparaît en couverture avec une barbe.

Grande Cléopâtre et castra de Nicola Porpora

Tout a commencé pour Cecilia Bartoli à l’âge de vingt et un ans. En 1987, elle se fait remarquer à la télévision française dans un hommage à la Callas présenté sur Antenne 2 par Ève Ruggieri. La Romaine, à qui on reprochait à ses débuts d’avoir une voix trop petite pour l’opéra, prouvera au fil de sa carrière qu’elle ne manque pas d’audace. Au mois de juin, le rôle de Cléopâtre qu’elle incarnera à Versailles est l’un des plus exigeants du répertoire.
Cléopâtre est dans une relation conflictuelle avec son frère, le Pharaon ; elle s’engage dans un jeu de stratégie politique, se dévoile avec sensualité à César pour finir dans ses bras. Toutes ces situations sont traduites par la partition, véritables montagnes russes émotionnelles et vocales. D’un personnage de coquette, Cléopâtre devient une femme de pouvoir.

Portrait de John Malkovich. © DR

Quant à Haendel, Vivaldi et Porpora, dont elle interprétera les airs en récital à l’Opéra royal, Cecilia Bartoli répète inlassablement qu’elle a besoin de ces compositeurs, car ce sont eux qui nourrissent son âme. Lui rendront-ils la pareille en la soutenant dans ce « duel de stars » face au comédien John Malkovich, l’inoubliable Valmont des Liaisons dangereuses de Stephen Frears ?

Le premier opéra de l’histoire

Jordi Savall nous revient, non en tant que gambiste, mais en tant que chef, avec une œuvre dans laquelle il excelle, L’Orfeo de Monteverdi. Avec ce premier opéra de l’histoire, le compositeur célèbre le pouvoir de la musique, comme Orphée descendant aux enfers grâce à son chant chargé d’émotions. Monteverdi invente un nouveau langage où se mêlent poésie et musique. Il dénomme d’ailleurs son œuvre « favola in musica », une fable mise en musique.

« Avec ce premier opéra de l’histoire, le compositeur célèbre le pouvoir de la musique, comme Orphée descendant aux enfers grâce à son chant chargé d’émotions. »

L’Orfeo de Monterverdi, mis en scène par Pauline Bayle sous la direction de Jordi Savall. © Château de Versailles Spectacles / Stefan Brion

Star de la musique ancienne

Jordi Savall a beau avoir quatre-vingt deux ans, il ne songe pas à ralentir ses activités. Depuis qu’il a découvert la musique à l’adolescence, il n’a plus réussi à s’en passer. C’est en entendant pour la première fois le Requiem de Mozart qu’il a décidé de devenir musicien. Il commence le violoncelle tardivement, à l’âge de quinze ans, après avoir été enfant de chœur.

Jordi Savall. © Château de Versailles Spectacles / David Ignaszewski

Le musicien catalan, en explorateur insatiable, continue à faire partager au plus grand nombre ses deux passions : l’histoire et la musique. Avec Tous les matins du monde, le film d’Alain Corneau dont il a réalisé la bande originale en 1991, Jordi Savall est devenu une star de la musique ancienne. Le jour où il sentira son corps faiblir, il pense s’installer dans un monastère en Catalogne et y organiser des moments musicaux. Mais pour l’heure, voir Jordi Savall œuvrer en pleine maîtrise de ses moyens, c’est l’expérience unique de sentir qu’avec lui, jamais deux concerts ne se ressemblent, que le jeu des interprètes est modulable et que la magie peut advenir à chaque instant.

Laure Dautriche,
musicologue et journaliste

1 Victor Hugo, Hernani, acte III, scène 2.

Spectacles donnés avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet

Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°24 (avril-septembre 2024).


À ÉCOUTER

Haendel
Jules César en Égypte
Jeudi 6 juin, à 19 h
Opéra royal
4 h, entracte inclus

Opéra en trois actes sur un livret de Nicola Francesco Haym, d’après Giacomo Francesco Bussani, créé à Londres en 1724. Version de concert.

Cecilia Bartoli, Cléopâtre
Andreas Scholl, Jules César
Sara Mingardo, Cornelia
Max Emanuel Cenčić, Ptolémée
Peter Kálmán, Achille
Kangmin Justin Kim, Sextus

Les Musiciens du Prince - Monaco
Gianluca Capuano, direction


Haendel, Vivaldi et Porpora
Their Master’s Voice – Cecilia Bartoli / John Malkovich : duel de genres
Samedi 8 juin, à 19 h
Opéra royal

Version de concert mise en espace.

Cecilia Bartoli, mezzo-soprano
John Malkovich, comédien
Les Musiciens du Prince – Monaco
Gianluca Capuano, direction
Michael Sturminger, mise en scène


L’Orfeo de Monterverdi, mis en scène par Pauline Bayle sous la direction de Jordi Savall. © Château de Versailles Spectacles / Stefan Brion

Monteverdi
L’Orfeo
Du 21 au 23 juin
Opéra royal
2 h, sans entracte

Favola in musica en un prologue et cinq actes sur un livret d’Alessandro Striggio, créé à Mantoue en 1607.

Marc Mauillon, Orfeo
Marie Théoleyre, Euridice, Musica
Floriane Hasler, Messaggiera
Marianne Beate Kielland, Speranza, Proserpina
Salvo Vitale, Plutone, Caronte
Victor Sicard, Apollo
Marco Angioloni, Pastore I, Spirito II
Arnaud Gluck, Pastore II, Spirito IV
Matteo Laconi, Pastore III, Spirito I, Eco
Nicolas Certenais, Pastore IV, Spirito III
Pauline Gaillard, Ninfa
Yannick Bosc, Loïc Faquet et Xavier Perez, danseurs

Choeur de l’Opéra Royal
Le Concert des Nations
Jordi Savall, direction
Pauline Bayle, mise en scène


INFORMATIONS ET BILLETTERIE

Sur le site Internet de Château de Versailles Spectacles 
• Par téléphone : 01 30 83 78 89
• En billetterie-boutique (ouverte du lundi au vendredi, de 11 h à 18 h) : 3 bis, rue des Réservoirs, à Versailles

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