magazine du château de versailles

Grand-lit du roi

Les plateaux qui environnent la plaine de Versailles ont longtemps alimenté les fontaines du domaine. On n’en a plus aujourd’hui l’utilité, grâce à la mise en place d’une boucle hydraulique, mais existent toujours les rigoles, les aqueducs et les étangs composant cet extraordinaire réseau. En 2021 a été créée une réserve naturelle qui protège une biodiversité menacée par l’urbanisation et la mémoire d’une histoire, tout aussi fragile.

Vue de l’étang de Corbet. © Département des Yvelines / © N. Dubois

Subsistent encore en ces lieux quelques traces directes de la présence des souverains : des bornes à fleur de lys ; les vestiges de l’ancien château Saint-Hubert, rendez-vous de chasse de Louis XV ; la chaussée Napoléon et ses parapets pour cadrer l’emballement des chevaux le long des berges. Mais la nature y est reine, foisonnante autour des étangs où les saules et les roselières abritent de nombreuses espèces d’oiseaux, parfois rares.

Sous la végétation, la configuration du terrain, elle, garde l’empreinte du grand dessein du Roi-Soleil voulant à tout prix faire fonctionner ses fontaines. L’étang de la Tour, ceux – parfaitement alignés – de Saint- Hubert, Pourras, Corbet, Bourgneuf, Petit et Grand de Hollande, l’étang des Noës et celui de Saint-Quentin ainsi que tout un système élaboré de cours d’eau artificiels forment aujourd’hui un ensemble remarquable, protégé désormais par la création d’une réserve naturelle nationale, en avril 2021.

En remontant le cours de l’eau jusqu’à Rambouillet

Certains savent bien où se trouvent les réservoirs qui servent aux fontaines des jardins du château. Ils devinent celui qui se cache derrière de hauts murs à côté de l’opéra, alimenté lui-même par celui de Montbauron, en haut d’une colline pentue, et se souviennent encore des étangs Gobert, à côté de la gare des Chantiers.

Vue depuis les réservoirs du côté de l’Opéra Royal. © EPV / Thomas Garnier.

Beaucoup ont entendu parler de la fameuse machine de Marly, acheminant l’eau depuis la Seine, ainsi que des projets pharaoniques de Louis XIV visant à la puiser également dans la Loire, puis l’Eure. Le premier fut vite abandonné, car techniquement impossible, et le second interrompu par la guerre de la Ligue d’Augsbourg. D’où venait donc cette eau contenue dans la ville avant l’installation, à la fin des années 1970, d’un circuit fermé, pompant le trop-plein du Grand Canal ? Les rus de Gally et de Marivel n’auraient en aucun cas suffi.

Profil de la Chaussée de Pourras, tiré du Recueil des travaux des plaines du Perray, Trapes et Saclay pour les eaux de Versailles, Trianon et la Ménagerie, par Dubois, 1746, Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits. © Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF) / © Estampes et photographie

On connaît moins le vaste système de captation et de stockage qui fut mis en place à une vingtaine de kilomètres, profitant de la différence altimétrique avec le plateau de Saclay, puis avec ceux de Rambouillet et de Trappes. Au début des années 1680, Colbert avait fait d’abord exécuter l’ensemble hydraulique dit « des étangs inférieurs », dont le pont-aqueduc de Buc, qui aboutissait aux étangs Gobert. En 1683, Louvois poursuivit l’entreprise de son prédécesseur en déployant ce réseau dit « des étangs supérieurs », depuis Rambouillet jusqu’à Montbauron. Près de 70 kilomètres de rigoles furent creusées pour recueillir l’eau de pluie et de drainage des champs alentour et la déverser dans une chaîne d’étangs artificiels. Longue de 5 kilomètres, celle-ci contient aujourd’hui encore près de 4 millions de mètres cubes d’eau, ce qui en fait l’un des réservoirs les plus conséquents d’Île-de-France.

« Près de 70 kilomètres de rigoles furent creusées pour recueillir l’eau de pluie et de drainage des champs alentour et la déverser dans une chaîne d’étangs artificiels.»

Un réseau d’écoulement à canaliser

« Étangs et rigoles d’Yveline », c’est ainsi qu’a été appelée la réserve naturelle, sans « s » à Yveline1, comme le mot s’écrivait autrefois pour désigner l’ancienne forêt d’eau (ou sylvia aquilina) dont faisait partie celle de Rambouillet. Directeur technique du SMAGER2, gestionnaire du site, Pascal Lebrun connaît par cœur ce territoire doté de barrages, de digues, de ponts, d’aqueducs, de vannes et de soupapes. Il maîtrise toutes les subtilités de cet immense réseau d’écoulement et sait anticiper les caprices de l’eau dont il faut accompagner le flux. « Il n’existe aucun écrit sur le sujet ; ce savoir-faire se transmettait de garde en garde, et je l’ai acquis au fil du temps, au gré des pluies et des événements. L’eau est un patrimoine vivant qui ne réagit pas suivant des règles immuables. » Pour contrer sa vitesse au sortir de l’étang de Saint-Hubert, Pascal montre un « haricot », structure maçonnée dont la forme arrondie en dissipe l’énergie et oriente le cours entre deux parois de pierre. « Ce réseau a pour spécificité de composer avec des pentes très faibles. Il s’abaisse d’environ 20 centimètres par kilomètre, ce qui est minime. Il se déploie autour des lignes de crête en jouant sur les bassins versants avec, parfois, d’étonnants chemins de traverse, comme cette rigole qui passe au-dessus d’un aqueduc souterrain ! »

Plan général des étangs et rigoles supérieurs et inférieurs de Versailles datant de 1812, Archives départementales des Yvelines. La nouvelle réserve comprend notamment la partie gauche dite « des étangs supérieurs ». © Archives départementales des Yvelines / © J.-B. Barsamian-AD78

Démarre ensuite le Grand-Lit de rivière qui conduisait autrefois l’eau, sur près de 34 kilomètres, jusque chez le roi. En 1977, son trajet a été interrompu, lors de la construction de nouveaux quartiers, après l’étang de Saint-Quentin, mais l’actualité liée aux problèmes d’approvisionnement en eau rend d’autant plus vifs certains espoirs de reconnexion avec quelque partie du réseau.

La rigole royale de Vieille-Eglise-en-Yvelines. © Département des Yvelines / © N. Dubois

La toute nouvelle réserve naturelle à protéger

« Les fluctuations de l’eau dont parlait Pascal tout à l’heure sont propices à la biodiversité végétale et animale. En effet, la variation des niveaux dans l’année crée une dynamique bienfaisante tant pour la flore que pour les différents oiseaux migrateurs et les insectes », explique Joanne Anglade, garde-conservatrice du SMAGER. La gestion de la nouvelle réserve naturelle, qui couvre plus de 310 hectares, se met en place.

Elle prévoit notamment la sensibilisation du public à ce territoire unique en son genre. « Plus les promeneurs s’attacheront à cette réserve, plus ils y prêteront attention et s’efforceront de ne pas lui porter atteinte avec des papiers gras ou des bruits intempestifs. » Une maison destinée à l’animation culturelle sera bientôt ouverte. Un « sentier d’interprétation » vient d’être inauguré, en novembre dernier, dont les bornes, munies de QR code, permettent déjà de découvrir pas à pas les éléments notables de l’ancien système hydraulique. Il s’agit, là aussi, de rester discret pour ne pas déranger la faune, en particulier les diverses espèces de chauves-souris qui se plaisent à hiverner dans les cavités de ces ouvrages, magnifiques de sobriété : la nature alors s’allie à l’histoire pour notre plus grand bonheur.

Lucie Nicolas-Vullierme,
rédactrice en chef des Carnets de Versailles

1 Ce n’est que dans les années 1970 que le département des Yvelines a fait le choix d’ajouter un « s ».
2 SMAGER : Syndicat mixte d’aménagement et de gestion des étangs et rigoles.


À DÉCOUVRIR

La réserve naturelle nationale des étangs et rigoles d’Yveline : renseignements sur smager.fr et www.reservenaturelle78.fr

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