magazine du château de versailles

Dispositions d’origine

Depuis novembre dernier, le visiteur peut admirer, au pied du château, le parterre d’Eau tel qu’il a existé de la fin du XVIIe siècle jusqu’en 1850. De récentes recherches ont, en effet, révélé que la plupart de ses statues n’étaient pas au bon endroit. On les a remises à leur place, rétablissant ainsi les échanges muets qui les liaient entre elles.

La nymphe de Magnier en cours de déplacement autour du parterre d’Eau à l’automne dernier. © EPV / Thomas Garnier

En menant des recherches pour établir le catalogue en ligne des sculptures des jardins1, nous avons réalisé que onze des seize figures couchées du parterre d’Eau avaient changé de socle au cours de leur histoire et que sept des huit groupes d’enfants, aux angles des bassins, avaient subi au moins une rotation. L’abandon de la présentation muséographique remontant à 1851 a permis de restituer la dynamique originelle qui unissait les figures de ce grand parterre, situé juste au pied de la galerie des Glaces.
Huit sculpteurs différents ont participé à la réalisation des figures couchées, auteurs chacun d’un fleuve et d’une rivière ou de deux nymphes. Grâce à un plan dessiné du parterre d’Eau de 1695, nous savions que l’allégorie du Loiret de Regnaudin avait été intervertie avec la Nymphe et enfant au trident de Magnier. Les premières photographies prises entre 1853 et 1855, notamment par Robert et Davanne, ne montrent déjà plus la disposition d’origine des bronzes. C’est en confrontant les sources figurées2, mais aussi manuscrites et imprimées que nous nous sommes rendu compte que toutes concordaient jusqu’en 1850, année de rédaction d’un inventaire de référence du musée de Versailles qui liste les sculptures dans l’ordre.

La Nymphe et enfant au trident à sa place d’origine, succédant au Rhône, devant la façade du château. © EPV / Sébastien Giles.

1850 : travaux et déplacements

Sous la Deuxième République, l’état du parterre d’Eau était devenu préoccupant :
alors qu’il s’y promenait en février 1850, le député Vergeron tomba dans l’un des réservoirs souterrains ! Un budget conséquent fut alors voté par l’Assemblée, et l’architecte Questel fit entreprendre des travaux à la hauteur de l’urgence de la situation. Pour permettre la réfection des réservoirs et des bassins, on déposa les sculptures et les margelles au début de l’été 1850. Au printemps 1851, leur remise en place fut l’occasion de modifier les dispositions d’origine. On ne se contenta pas de déplacer l’allégorie du Loiret pour la rapprocher de La Loire, afin que chaque fleuve soit à côté de son affluent, on changea de place la majorité des figures couchées de sorte que les deux œuvres d’un même sculpteur soient, de manière systématique, présentées sur une même margelle. Un certain « Georger, officier en retraite », qui adressa en avril 1851 au ministre des Travaux publics « diverses observations au sujet du placement des objets d’art qui décorent les deux bassins de la terrasse du palais3» , fut peut-être à l’origine de cette configuration qui perdura jusqu’en novembre 2022.

Xavier Sandmann, d’après Pointel du Portail, « Groupes d’enfans du bassin méridional du parterre d’Eau », dans Jean Vaysse de Villiers, Recueil complet des monumens et perspectives de Versailles, 1830, pl. 26. © EPV / Christophe Fouin

Quand les sculptures tournent sur elles-mêmes

Quant aux groupes d’enfants, déposés au moins à quatre reprises – pour permettre des réfections et, en 1939, dans le cadre de l’opération de défense passive – ils ont plusieurs fois changé d’orientation, sans logique apparente. Quelques sources figurées attestent les différents états, dont les photographies d’Atget. La première intervention connue sur les bassins ayant eu lieu en 1765, une gravure de Marvie et Ouvrier d’après Cochin de 1751 nous a été précieuse pour restituer les orientations d’origine.

« Si les représentations figurées permettaient de deviner des correspondances entre certaines figures, il a fallu que l’opération de restitution soit effectuée pour saisir toute la cohérence de la logique originelle.»

 

[Pérelle], Le Château de Versailles du côté du jardin, vers 1685, Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © EPV / Christophe Fouin

Regards de connivence

Si les représentations figurées permettaient de deviner des correspondances entre certaines figures, il a fallu que l’opération de restitution soit effectuée pour saisir toute la cohérence de la logique originelle.
Les nymphes de Legros et de Raon paraissent avoir été conçues en parfaite intelligence : elles se regardent, occupées à un dialogue silencieux, sur les margelles nord du bassin sud et sud du bassin nord. La nymphe de Raon sort des coraux et des coquillages que sa voisine se prépare à recevoir et que les deux enfants du groupe à l’extrémité offrent aux spectateurs. L’Amour qui accompagne ces enfants s’apprête à faire voler un oiseau au-dessus du bassin ; c’est pour suivre son vol que, sur la margelle contiguë, l’allégorie de La Dordogne et l’Amour à ses côtés regardent vers le ciel, spectacle qui semble amuser l’allégorie de La Garonne. Côté nord-est, des enfants soufflent dans des conques, motifs qui rappellent qu’à l’origine, ce bassin nord devait porter le nom de la déesse marine Téthys.

Charles Girardet, d’après Pointel du Portail, « La Dordogne / La Garonne / La Seine / La Marne » dans Jean Vaysse de Villiers, Recueil complet des monumens et perspectives de Versailles, 1830, pl. 19. © EPV / Christophe Fouin

Toujours autour de ce bassin, à l’angle nord-ouest, un cygne s’élance avec l’Amour sur son dos et le conduit vers la Grande Perspective, marquée par la figure d’Apollon, dont le grand oiseau blanc est l’attribut. Quant aux enfants des deux bassins tenant des couronnes ou des miroirs – références à la royauté et au faste de la galerie des Glaces – ils font, eux, face au château.

Nymphe et enfant tenant des oiseaux, par Pierre Legros, sur la margelle sud du bassin nord. © EPV / Sébastien Giles

Suivre le roi des yeux

Désormais, sur le bassin sud, La Saône de Tuby et la Nymphe et enfant au trident de Magnier tournent la tête vers l’arrivée du visiteur. Dans sa Manière de montrer les jardins de Versailles, Louis XIV passe sur le parterre d’Eau avant de poursuivre sa marche vers le parterre du Midi. Les deux figures féminines suivaient donc le roi du regard. Ainsi, la présence de la nymphe de Magnier en lieu et place du Loiret n’était donc pas une erreur, contrairement à l’idée répandue qui conduisit aux changements de 1851.
On a regretté le déplacement du Rhône, premier plan d’innombrables clichés. Cependant, à peine la nymphe de Magnier avait-elle été installée que les visiteurs se sont approprié le nouveau point de vue. Au moment de poser la sculpture, nous avons d’ailleurs remarqué une encoche sur le socle en marbre : elle correspondait exactement à l’emplacement d’un morceau de draperie dépassant de la terrasse du bronze ! L’émotion était au rendez-vous. Désormais, la Nymphe et enfant au trident – l’un des plus beaux bronzes du parterre, objet de tous les regards – est considérée à sa juste valeur.

Cyril Pasquier,
chargé de recherche au Centre de recherche du château de Versailles

1 Catalogue paru en 2021 et consultable sur sculptures-jardins.chateauversailles.fr
2 Citons notamment les lithographies, représentant individuellement chaque bronze du parterre, de Girardet et Sandmann d’après Pointel du Portail et Lepoittevin, publiées en 1830.
3 Observations qui furent transmises à Questel.


À LIRE
Cyril Pasquier, « Nouveaux éléments sur les bronzes du parterre d’Eau », Versalia. Revue de la Société des Amis de Versailles, nº 26, 2023, p. 169-180.

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