magazine du château de versailles

Tragédie en abyme

Du 11 au 14 mai, Armide enchantera Versailles. Inspiré de La Jérusalem délivrée du Tasse, cet opéra conte l’histoire d’un amour malheureux entre la magicienne et le chevalier Renaud. Derrière la féerie épique se noue un autre drame : celui du compositeur, le grand Lully, dont le roi s’est définitivement détourné.

La Destruction du palais d’Armide [détail], par Charles-Antoine Coypel, 1737, musée des Beaux-Arts de Nancy. Carton de tapisserie pour la tenture des Fragments d’Opéra, commandée par la manufacture royale des Gobelins en 1733. © Nancy, musée des Beaux-Arts/Claude Philippot. Abandonnée par Renaud, Armide laisse exploser sa fureur en détruisant le château qui a abrité leurs amours.

Depuis trente ans qu’il règne en maître sur la musique à Versailles, Jean-Baptiste Lully vibre à l’aune de son roi, quand celui-ci porte son regard sur lui. En février 1686, il espère donc lui faire entendre sa dernière tragédie en musique, Armide. Mais le monarque refuse de l’écouter. Quelques extraits ont été donnés à la Cour, en privé, dans l’antichambre de la Dauphine. Louis XIV n’y a même pas assisté. Cinq ans plus tôt, le compositeur avait été anobli et avait obtenu du roi une particule à ajouter à son nom. Monsieur de Lully pouvait tout dire, tout faire, tout se permettre. C’est terminé.

Portrait de Jean-Baptiste Lully, en pied, XVIIe siècle, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © RMN-GP (Château de Versailles) / © Gérard Blot.

La faute de « Baptiste »

Une affaire de mœurs l’a fait tomber en disgrâce. Un an plus tôt, en janvier 1685, Louis XIV reçoit une lettre expliquant que Lully entretient une relation avec l’un de ses pages du nom de Brunet, un garçon de treize ans. Les faits sont graves : le musicien est accusé de détournement sous son propre toit. À la Cour, la rumeur se propage en quelques heures et l’histoire ne surprend personne. Les pratiques de Lully sont connues : c’est un libertin. Il fréquente aussi certains homosexuels qui comptent dans leurs rangs des personnalités très proches de Louis XIV, dont son propre frère. Mais cette fois-ci, le roi refuse de passer l’histoire sous silence. Lully échappe à la prison, mais pas à la disgrâce. Les cabales se ravivent contre lui. Beaucoup de nobles n’ont jamais accepté qu’il puisse rejoindre leurs rangs. Ils continuaient cyniquement de l’appeler « Baptiste ». Pour eux, il n’était toujours qu’un prénom, un valet, un artisan. Mais ce sont surtout les dévots qui profitent de cette affaire pour s’attaquer au compositeur. À Versailles, ils ont désormais un pouvoir considérable depuis que Madame de Maintenon, très attachée à la religion, est devenue l’épouse secrète du monarque.

Désespoir d’une dédicace

Ce chef-d’œuvre, Armide, le plus acclamé de Lully, le roi ne le verra donc jamais. Le musicien n’aura pas eu d’autre choix que de crier son désespoir dans la dédicace qu’il lui adressera : « Que me sert-il, Sire, d’avoir fait tant d’efforts pour me hâter de vous offrir ces nouveaux concerts ? Votre Majesté ne s’est pas trouvée en état de les entendre et Elle n’en a voulu prendre d’autres plaisirs que celui de les faire servir au divertissement de ses peuples. Ce n’est qu’à vous, Sire, que je veux consacrer toutes les productions de mon génie. » Lully ne le sait alors pas encore, mais il ne paraîtra plus jamais devant le roi.

Armida in Vain Endeavours with Her Entreaties to Prevent Rinaldo’s Departure [détail], par Angelica Kauffmann, Kenwood, English Heritage. © AKG-Images

Une musique « souverainement belle »

Armide, sa dernière tragédie en musique, plonge les spectateurs dans le merveilleux. Les divinités mythologiques habituellement représentées à cette époque dans les opéras sur des nuages sont remplacées ici par la magicienne Armide « sur son char volant ». La progression de l’action dramatique jusqu’à la destruction spectaculaire du palais de l’héroïne ne laisse personne indifférent. Lully a choisi les plus brillants chanteurs pour les rôles solistes, dont Marie Le Rochois dans le rôle principal d’Armide, comme le rappelle le musicographe Lecerf de La Viéville, au début du XVIIIe siècle : « Quand je me représente la Rochois, cette petite femme qui n’était plus jeune, coiffée en cheveux noirs et armée d’une canne noire avec un ruban couleur de feu, s’agiter sur le grand théâtre qu’elle remplissait presque toute seule en tirant de temps en temps de sa poitrine des éclats de voix merveilleux, je vous assure que je frissonne encore, et comme je n’ai jamais été ému si vivement que je le fus alors, quoique j’aie été quatre ou cinq cents fois à l’opéra, je ne manque point de revenir à Armide, dès que je veux penser à une pièce de musique, souverainement belle. »

Des nouveautés et de la prudence

Et qui aurait cru que c’est un musicien d’origine italienne qui serait le mieux capable de saisir toutes les subtilités de la langue française et de la mettre en musique ? C’est le tour de force que réussit Lully. Lui, le fils d’un meunier florentin, est désormais l’égal des grands. Avec Armide, Lully fait également évoluer le genre lyrique. Les chœurs n’occupent plus la même place qu’auparavant. Ils ne sont pas utilisés dans le dénouement tragique, mais ce sont des airs et des récitatifs qui, soutenus par l’orchestre, traduisent en musique les moments les plus pathétiques. Les passages dansés sont plus nombreux : on en compte dix-sept dans Armide, selon la tradition du ballet de cour. Pour certains airs, Lully introduit aussi des répétitions susceptibles d’inciter le public à chanter en chœur. En écrivant quelques mélodies particulièrement faciles à retenir, il flatte aussi des goûts plus populaires. Quant au fond du sujet, il a changé de ton. Dans ses précédentes œuvres, Roland et Amadis, Lully incitait à céder au pouvoir de l’amour. Après le scandale avec le page Brunet et les réactions qu’il a suscitées, le maître de la musique s’en tient, du début à la fin d’Armide, à des louanges destinées à Louis XIV.

Renaud dans les jardins d’Armide [détail], par Jean-Honoré Fragonard, entre 1761 et 1765, Paris, musée du Louvre. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux.

Le rayonnement de Louis XIV à travers celui de Lully

Grâce à la musique, Lully continue pourtant, à cette époque, de faire parler de lui au-delà du royaume. Plusieurs pays veulent connaître celui qui accompagne depuis tant d’années le Roi-Soleil. Ils demandent à rencontrer le musicien en personne pour profiter de sa science et de ses méthodes. Quelques années plus tôt, en 1664, le compositeur anglais Humfrey, alors âgé de dix-sept ans, avait été envoyé en France par le roi d’Angleterre pour étudier auprès de lui. Georg Muffat, Allemand d’origine savoyarde, étudie aussi six ans à Paris pour apprendre la manière dont on doit jouer les ballets à la française. Les partitions de Lully circulent en Europe. Des éditeurs hollandais sont intrigués par ce répertoire dont raffole Louis XIV. Dans plusieurs cours d’Allemagne, on se ruine en fêtes et en feux d’artifice pour imiter Versailles et on demande à entendre ces tragédies en musique. À chaque fois, les opéras sont publiés en français, et pour le public, quelques mots résument en allemand l’action dramatique. Tous peuvent ainsi comprendre qu’on célèbre, dans cette musique, la gloire de Louis XIV.

Laure Dautriche,
musicologue et journaliste


À VOIR ET À ÉCOUTER

Lully
Armide
Du jeudi 11 au dimanche 14 mai
Opéra royal
3 h 15 entracte inclus

Stéphanie d’Oustrac, Armide / Cyril Auvity, Renaud / Tomislav Lavoie, Hidraot/ Marie Perbost, Sagesse, Phénice, Mélisse / Eva Zaïcik, Gloire, Sidonie, Lucinde / Timothée Varon, Artémidore, La Haine / David Tricou, chevalier danois, amant fortuné / Virgile Ancely, Aronte, Ubald / Anouk Defontenay (issue du choeur), bergère héroïque, naïade / Jeanne Lefort (issue du choeur), bergère

Bruno Benne, Polonie Blanchard, Alix Coudray, Océane Delbrel, Laure Desplan, Catarina Pernao et Anaïs Vignon, danseurs

Compagnie Beauxchamps
Chœur de l’Opéra de Dijon
Le Poème Harmonique
Vincent Dumestre, direction
Dominique Pitoiset, mise en scène et scénographie

INFORMATION ET BILLETTERIE

Sur le site Internet de Château de Versailles Spectacles
Par téléphone : 01 30 83 78 89
En billetterie-boutique (ouverte du lundi au vendredi de 11 h à 18 h) : 3 bis, rue des Réservoirs, à Versailles.

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