magazine du château de versailles

Splendeur et discordances

On s’interroge parfois sur la cohérence d’un décor, l’œil passant et repassant d’un objet à l’autre, et le cerveau se brouille. Le château de Versailles est un immense palimpseste où seul un esprit aguerri peut démêler les écheveaux de l’histoire. De quoi entraîner les visiteurs les plus audacieux dans de merveilleuses contradictions.

Dans la galerie des Cotelle, une des consoles de Marcion, de style Empire, sous un tableau de Jean Cotelle (XVIIe siècle). © EPV / Sébastien Giles

Alors que nous nous réjouissons de donner à la chambre du Roi, la grande chambre de 1701, une logique nouvelle grâce au retour des vases acquis par Louis XVI – nous rapprochant donc du principe de « l’état du 6 octobre 1789 » – évoquons ce dilemme délicieux et agaçant qui traverse toute l’histoire du remeublement de Versailles : la cohabitation d’objets qui sont bien à leur place, mais n’ont jamais été ensemble parce qu’ils appartiennent à des époques différentes, et s’entendent parfois assez mal. C’est toute la difficulté du patient travail de reconstitution de la splendeur du château, qui se fait au compte-gouttes, au gré des opportunités et sans guère d’espoir d’être jamais achevé.

Dans le grand cabinet du Dauphin, récemment restauré, sont exposés les meubles subsistants – console et sièges datant de 1787 – du salon de compagnie de la duchesse d’Harcourt qui était mitoyen. Ils côtoient les lambris rocaille du temps de Louis XV, œuvre de Jacques Verberckt. © EPV / Thomas Garnier

C’est aussi tout le charme de ce labyrinthe spatio-temporel qui fusionne les occupants successifs de l’appartement « du Dauphin » ou des cabinets intérieurs « de la Reine », et nous entraîne dans une divagation vertigineuse entre un billard-salle des buffets, un salon de musique-pièce de la Vaisselle d’or, une pièce des bains-cabinet de la Cassette et une bibliothèque-garde-robe aux habits-cabinet du tour. Si l’on accepte de ne pas tout comprendre, raccourcis et télescopages feront toute la saveur d’une promenade à travers la résidence royale.

À leur place, mais d’époques différentes
Inutile de rêver à un progrès continu vers la cohérence. Même dans les projets les plus récents, les époques se superposent, et la carpe épouse le lapin avec une joie manifeste. Dans le grand cabinet du Dauphin, restauré et inauguré au début de cette année, un superbe mobilier Louis XVI provenant de l’appartement de la duchesse d’Harcourt, épouse du gouverneur du petit dauphin Louis-Joseph, entoure le flamboyant bureau plat de BVRB1, chef-d’œuvre rocaille livré quarante ans plus tôt pour le dauphin Louis Stanislas Xavier, fils de Louis XV.

Dans le bureau d’angle de Louis XV, le médaillier d’Antoine Gaudreaus, au somptueux décor rocaille, supporte plusieurs objets insignes qui se trouvèrent aussi dans cette pièce, mais plus tard, au temps de Louis XVI. © EPV / Didier Saulnier

Dans le bureau d’angle de Louis XV, inauguré l’an dernier, le candélabre de l’Indépendance américaine a bien été placé par Louis XVI, comme les somptueux vases de Sèvres qui l’accompagnent, mais aucun de ces objets n’aurait pu être posé, comme nous le voyons actuellement, sur le médaillier de Gaudreaus. Pour l’esthète exigeant, est-ce une incongruité ou un régal ? Les formes puissantes, organiques, opulentes des bronzes du médaillier nuisent sans doute un peu à la contemplation des fines volutes et allusions politiques du candélabre. Mais pouvoir embrasser, du même coup d’œil, un des plus hauts sommets de l’art rocaille et une garniture tout en épure et rêve d’antique est tout de même une expérience unique. Une impression que le roi n’eût évidemment pas supportée ! C’est sur un mobilier au goût du jour, en l’occurrence une commode de Riesener, aujourd’hui à Windsor, que le candélabre et les vases pouvaient flatter son œil. Mais, si l’on a plaisir à imaginer le pur état Louis XVI de cette pièce, il n’est pas sûr que nous eussions goûté le fatras de petits tableaux, gravures et autres compositions de fleurs séchées dont le roi avait couvert les admirables boiseries !

« Bien sûr, l’état idéal n’existe pas, ni la décoration qui plairait à tout le monde. Il faut obéir à des principes, mais comment faire quand ces principes se contredisent entre eux… »

Quand les principes s’entrechoquent
Bien sûr, l’état idéal n’existe pas, ni la décoration qui plairait à tout le monde. Il faut obéir à des principes, mais comment faire quand ces principes se contredisent entre eux… L’exacte concordance des dates, la proximité avec l’emplacement d’origine lorsque celui-ci n’existe plus, sont bien vertueuses.

Les plombs du Labyrinthe, exposés depuis peu dans la salle des Hoquetons. © EPV / Didier Saulnier

Nous les avons invoquées pour présenter enfin une large part des plombs du Labyrinthe, ces chefs-d’œuvre absolus de la sculpture française, dans la salle des Hoquetons dont le décor est parfaitement contemporain du bosquet perdu. L’effet nous semble merveilleux, mais ne saurait convaincre les puristes qui s’offusquent de voir une salle des gardes, qui devrait rester vide, se transformer en musée !
Curieusement, on digère avec plus de facilité l’intrusion du mobilier impérial dans le sublime agencement louis-quatorzien et les boiseries incomparables du Grand Trianon, et même les consoles de Marcion sous les tableaux de Cotelle ou les malachites arrangées par Percier dans le salon du Couchant, sous le regard désespéré de Clytie changée en tournesol…

Au Petit Trianon, la grande salle à manger est un festival de grincements délicieux. L’état « Marie-Antoinette » prévaut, et pour l’évoquer, on a recours à l’extraordinaire mobilier à l’antique en acajou créé par Jacob pour… la laiterie de Rambouillet ! L’incongruité est d’autant plus grande que la pièce appelle un mobilier de bois doré. Et nul ne songerait à enlever les superbes tableaux de Lagrenée, Vien, Hallé, Doyen, encastrés dans les boiseries sous Louis XV, que Marie-Antoinette, les jugeant trop lestes, avait fait enlever et remplacer par une série de portraits de famille. Nous conservons d’ailleurs ces derniers, mais ils sont beaucoup moins beaux… où les mettre ?

Dans la grande salle à manger du Petit Trianon aux boiseries sculptées par Honoré Guibert pour Louis XV, l’état « Marie-Antoinette » est évoqué à travers les fauteuils et sièges en acajou créés… pour la laiterie de la Reine, à Rambouillet ! © EPV / Sébastien Gilles

Des objets qui reviennent au château grâce aux acquisitions
Le problème se pose partout dans le château, avec toutes ses strates d’ameublement, de Louis XIV à Louis-Philippe. Par chance, beaucoup d’objets ont survécu, et nous sommes bien heureux d’en faire revenir régulièrement au château, mais si cette quête venait à connaître un trop grand succès, c’est une demi-douzaine de châteaux de Versailles complets qu’il faudrait pour tout montrer… C’est sans doute pour cela que le Grand Horloger nous rend si difficile la recherche de ces témoins de la vie du palais : pour nous soulager de ce casse-tête atroce.

Laurent Salomé,
directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

1 BVRB : Bernard II Van Risen Burgh ( ?-1766), ébéniste célèbre.

Article publié dans Les Carnets de Versailles n°21 (octobre 2022-mars 2023).

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