magazine du château de versailles

Favoris de tout poil

Au palais des rois de France, on n’a jamais douté que les animaux avaient une sensibilité. Ceux-ci tenaient une place de premier plan, dans la vie quotidienne comme dans le cérémonial de cour, loin de la philosophie de Descartes. Plus de trois cents œuvres témoignent de cette passion versaillaise pour nos amies les bêtes.

Études d’un porc-épic [détail], par Pieter Boel, vers 1668-1671. © Rennes, Musée des Beaux-Arts / © Dist. RMN-Grand Palais / Adélaïde Beaudoin.

Le XVIIe siècle est une période sombre pour les animaux. Les théories cartésiennes imposent peu à peu une vision mécaniste du monde et ouvrent un abîme entre l’homme et l’animal. Selon Descartes, les animaux ne sont que des machines, des rouages d’horlogerie infiniment subtils. Ils n’ont donc ni personnalité, ni intelligence, ni émotions. Le résumé le plus terrifiant de cette vision est donné par Nicolas Malebranche qui écrit : « Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne craignent rien. »
Une ferme conviction qu’illustre cette anecdote : une chienne attendant des petits étant venue se frotter à ses jambes, le philosophe la chassa à coups de pied, la faisant glapir de douleur. À Fontenelle, qui était présent et s’émouvait de tant de cruauté, Malebranche répondit : « Ne savez-vous pas qu’elle ne sent point ? »

Étude d’un paon [détail], par Pieter Boel. © RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda.

Des lieux de résistance à la théorie des animaux-machines
Bien entendu, tous ne partageaient pas cette opinion qui s’était néanmoins imposée dans les milieux savants, y compris religieux, chez les jansénistes et les oratoriens. Les principaux lieux de résistance furent les salons littéraires féminins parisiens, les cercles de certains philosophes des Lumières, comme Voltaire, mais aussi la cour de Versailles. En effet, dès les années 1660, le médecin (et architecte) Claude Perrault, frère de Charles Perrault, s’opposa résolument à la vision cartésienne de l’animal. Au cours des dissections qu’il effectuait à l’Académie royale des sciences sur les cadavres provenant de la ménagerie royale de Versailles, il considérait chaque animal comme un être singulier, irréductible à tout autre individu de la même espèce1.

De même, Charles Le Brun, s’il avait été marqué par les écrits mécanistes cartésiens, notamment par le traité des Passions de l’âme (1649) qui fut l’une des sources principales de sa propre théorie de l’expression, conférait néanmoins aux animaux une forme d’intelligence.

Deux têtes de cochon, par Charles Le Brun, vers 1668-1678. Paris, musée du Louvre. © RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Michel Urtado.

Le premier peintre de Louis XIV proposait même de la mesurer grâce à des schémas triangulaires tracés à partir du front des bêtes et reliant certains points anatomiques clefs : plus le triangle pointait vers le haut, plus l’animal était intelligent ; et inversement, plus le triangle pointait vers le bas, plus il était stupide. D’après les schémas de Le Brun, inspirés des merveilleux portraits de la ménagerie peints par Pieter Boel, on peut ainsi classer les espèces selon leur intelligence. Ainsi va-t-elle croissant depuis l’âne jusqu’à l’éléphant, en passant par le cochon, le bœuf, le bélier, l’ours, le chat, le cheval, le loup et le renard.

« D’après les schémas de Le Brun, inspirés des merveilleux portraits de la ménagerie peints par Pieter Boel, on peut ainsi classer les espèces selon leur intelligence

Vers une nouvelle sensibilité
L’une des figures les plus attachantes de l’anticartésianisme versaillais est la princesse Palatine, seconde épouse de Monsieur, frère de Louis XIV. Dans une lettre à sa tante Sophie de Hanovre, elle raconte avec beaucoup d’humour : « L’opinion de Descartes au sujet des rouages d’horlogerie m’a paru bien ridicule. Un jour j’embarrassai fort un évêque qui partage tout à fait cette manière de voir. Il est jaloux de sa nature. Je lui dis : Quand vous êtes jaloux, êtes-vous machine ou homme, car après vous je ne connais rien de plus jaloux que mes chiens, ainsi je voudrais savoir si c’est un mouvement de la machine ou une passion de l’âme ? Il se fâcha et partit sans me répondre. »

Une Ferme [détail], par Marie Leszczyńska (d’après Jean-Baptiste Oudry), 1753. © RMN-Grand Palais (château de Versailles) / © Gérard Blot.

Quelques années plus tard, le cercle de la reine Marie Leszczyńska fut particulièrement réceptif au monde animal. En 1753, la Reine peignit de sa main une copie de La Ferme de Jean-Baptiste Oudry (1751, musée du Louvre), avec de nombreuses bêtes. Cette peinture avait été commandée par son fils, le dauphin Louis de France, qui lui avait donné des instructions extrêmement précises. En outre, le futur lecteur de la Reine, François-Augustin de Paradis de Moncrif, avait publié, en 1727, une Histoire des chats qui inaugura un nouveau genre. Cette œuvre fascinante est encore éditée de nos jours.

La Constance, portrait de Mimi, chienne de Madame de Pompadour, par Étienne Fessard, d’après Christophe Huet, 1758. © Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF) / Département des estampes et de la photographie.

Madame de Pompadour était une autre grande amie des animaux. Elle fit peindre les petites chiennes qu’elle adorait, les fit même graver avec des inscriptions qui témoignent de l’importance qu’elle leur accordait en leur attribuant des qualités : La Fidélité, Portrait d’Inès (1755) et La Constance, Portrait de Mimi (1758). Elle-même en exécuta des gravures à l’eau-forte d’après des modèles de François Boucher, dessinés d’après des camées gravés par Jacques Guay, hélas aujourd’hui perdus. On peut supposer que madame de Pompadour les avait fait monter en bague afin de porter à ses doigts les portraits de ses chiennes favorites !

Charles-Georges Leroy, précurseur de l’éthologie
Sur le plan scientifique, la réfutation la plus éclatante de l’automatisme animal est formulée au cours des années 1760 par Charles-Georges Leroy (1723-1789). Cet homme très instruit, en relation avec plusieurs philosophes des Lumières, publia anonymement une série de textes en faveur de l’intelligence animale dans la Gazette littéraire de l’Europe. Sa méthode était entièrement nouvelle. Ses fonctions de garde-chasse des parcs de Versailles et de Marly lui permettaient, en effet, d’étudier le comportement des bêtes dans leur milieu naturel.

Trois chiens devant une antilope, par Jean-Baptiste Oudry, 1745. © Irlande, Russborough House / © Alfred Beit Foundation.

Convaincu de l’absurdité de la vision cartésienne, il développa ses arguments dans ses Lettres sur les animaux qui furent réunies en un volume en 1768, puis rééditées en 1781 et en 1802. Il y écrit : « Lorsque vous aurez suivi un grand nombre d’individus dans des espèces différentes, que vous aurez reconnu les progrès de l’éducation dont ils sont susceptibles, en raison de leur conformation, de leurs appétits naturels, des circonstances dans lesquelles ils se trouvent : lorsque vous les aurez vus, se traînant sur les pas de l’expérience, ne devoir qu’à des méprises répétées, et à l’instruction qui en résulte la prétendue sûreté de leur instinct, il est impossible, ce me semble, de ne pas rejeter bien loin toute idée d’automatisme. » Charles-Georges Leroy fait ainsi figure de précurseur de l’éthologie, discipline qui ne reçut une reconnaissance officielle que deux siècles plus tard, grâce aux travaux de Nikolaas Tinbergen et Konrad Lorenz, conjointement lauréats du prix Nobel de médecine et de physiologie en 1973.
À la faveur de l’industrialisation massive des sociétés occidentales après la Seconde Guerre mondiale, le spectre du machinisme cartésien a resurgi, comme en témoignent les pratiques de l’élevage industriel. Convoquer les grandes figures versaillaises qui ont défendu ce que nous appelons aujourd’hui la cause animale apporte un éclairage historique précieux et original sur les débats contemporains.

Nicolas Milovanovic,
conservateur en chef au département des Peintures du musée du Louvre

1 Comme en témoigne le premier volume des Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux, publié en 1671.


Philippe de France, duc d’Anjou, (1683-1746), d’après Pierre Mignard, fin du XVIIe siècle. © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

L’exposition Les Animaux du Roi, vaste bestiaire

Il faut imaginer le château et ses jardins peuplés de milliers d’animaux. Ceux de compagnie se comptaient par dizaines dans les appartements des princes et jusqu’aux antichambres des rois, encombrées de niches. Braques, épagneuls, carlins, les chiens étaient les premiers compagnons des habitants du palais. Plus de trois cents logeaient dans le grand chenil pour la chasse. L’intérêt pour les chats a plutôt commencé avec Louis XV qui installa un carreau de velours rouge pour Brillant, son chat angora blanc, sur la cheminée du cabinet du Conseil. Quant aux perroquets, on n’omettait pas de les représenter dans de nombreux portraits d’enfants. Sans oublier les deux mille chevaux logés dans les écuries et des animaux plus rares réunis à la ménagerie, comme l’éléphante offerte par le roi du Portugal à Louis XIV et qui vécut treize ans à Versailles.
L’exposition Les Animaux du Roi fait revivre ce fantastique bestiaire à travers peintures, sculptures, tapisseries, porcelaines et autres objets issus d’une cinquantaine de collections françaises et internationales (musée du Louvre, Museum d’Histoire naturelle, musée de la Chasse et de la Nature, musée des Offices de Florence, Musée d’histoire naturelle de l’Université de Pavie, etc.). Elle propose, pour la première fois, une évocation du bosquet du Labyrinthe, démantelé en 1775, à travers les animaux en plomb illustrant les fables d’Ésope qui ont pu être conservés.

L’exposition bénéficie du mécénat de Free – Groupe iliad
et du soutien de Van Cleef & Arpels.


À VOIR

Exposition Les Animaux du Roi
Jusqu’au 13 février 2022
Château de Versailles
Salles d’Afrique et de Crimée

Horaires : Tous les jours, sauf le lundi : 9h-17h30 (dernière admission à 17h).

Billets : Accessible avec le billet Passeport, le billet Château, ainsi que pour les bénéficiaires
de la gratuité.
Réservation horaire obligatoire.

Gratuit et illimité avec la carte « 1 an à Versailles ».

COMMISSARIAT

Alexandre Maral, conservateur général au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, en charge des sculptures, directeur du Centre de Recherche du château de Versailles
Nicolas Milovanovic, conservateur en chef au musée du Louvre, responsable des peintures françaises du XVIIe siècle

Scénographie : Guicciardini & Magni Architetti

AUTOUR DE L’EXPOSITION

Visites guidées de l’exposition
Sur réservation par téléphone au 01 30 83 78 00 ou en ligne sur chateauversailles.fr

Visites en famille
Plusieurs activités pour les familles sont proposées.

Deux parcours audio, adultes et enfants, à télécharger gratuitement sur l’application mobile : onelink.to/chateau

Programmation spécifique pour les abonnés « 1 an à Versailles »

À LIRE / À ÉCOUTER

Le catalogue de l’exposition
Coédition château de Versailles /
éditions Liénart. 464 p., 23 × 29 cm.
Prix : 49 €.
Disponible sur boutique-chateauversailles.fr

Un livret-jeu gratuit pour les 8-12 ans, conçu en partenariat avec Paris Mômes disponible sur chateauversailles.fr

Un album audio, Les Animaux de Versailles, disponible sur lunii.fr

Un podcast enfant, Pas de flan pour l’éléphant, accessible gratuitement sur chateauversailles.fr

Un podcast, À la ménagerie du Roi, disponible gratuitement sur chateauversailles.fr et toutes les plateformes d’écoute.

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