magazine du château de versailles

L’antique
comme modèle

Ouverte au public tous les week-ends (après-midi), la galerie des Sculptures et des Moulages fait honneur à la mythologie. Elle est révélatrice d’une longue tradition : celle de la copie, pour le prestige, pour la mémoire et l’éducation du regard, mais aussi pour la préservation des œuvres.

Statues originales issues des jardins du Château, dont Le Colérique (1674-1680), par Jacques Houzeau et Le Flegmatique (1675), par Mathieu Lespagnandelle. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Pour une large part, l’art de Versailles repose sur l’assimilation des grands modèles antiques et renaissants, que ce soit en architecture, en peinture ou en sculpture. Dans cette perspective, la pratique de la copie est fondamentale, et Versailles en porte la trace, plus ou moins visible. Dans le domaine de la sculpture, cette loi est même devenue nécessité, du fait de la difficulté pour Louis XIV d’acheminer jusqu’à Versailles des œuvres jalousement gardées à Rome.

« Un mémoire de tout ce qu’il y a de beau à Rome »

Vue de l’une des trois ailes de la galerie des Sculptures et des moulages réunissant des plâtres issus des collections du musée du Louvre. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Durant les années 1680, au moment où Versailles s’impose comme siège permanent et pérenne de la Cour et du gouvernement, les jardins du Château accueillent de nombreuses copies exécutées en marbre d’après les œuvres les plus réputées des prestigieuses collections romaines : la collection pontificale, celles de grandes familles patriciennes comme les Médicis, les Farnèse, les Borghèse, les Ludovisi. On choisit sur catalogue. Colbert, surintendant des Bâtiments du roi, écrit dès 1679 au directeur de l’Académie de France à Rome pour lui demander « un mémoire de tout ce qu’il y a de beau à Rome en statues, bustes, vases antiques et tableaux, en marquant en marge ceux que vous avez déjà fait copier et ceux qui restent encore à faire copier, ou en peinture ou en sculpture ». Aujourd’hui encore, de nombreuses copies d’après l’antique – groupes, statues, vases – ornent, dans le parc de Versailles, le parterre de Latone, l’allée royale, les parterres du Midi et du Nord, le bassin de Neptune et le bosquet du Jardin du Roi.

« Un mémoire de tout ce qu’il y a de beau à Rome en statues, bustes, vases antiques et tableaux. »

Le rassemblement de toutes ces icônes de la romanité fait de Versailles, dès le XVIIe siècle, une sorte de musée idéal, d’une ampleur toute nouvelle. Du fait de la dispersion des œuvres au sein de grandes collections distinctes, pas toujours aisément visibles, Rome ne peut montrer un ensemble aussi cohérent. Le récent transfert à Florence, en 1677, d’une partie importante de la collection Médicis contribue à rendre plus original encore le projet versaillais : une restitution du patrimoine de l’Antiquité la plus vénérable et prestigieuse sous l’égide du souverain français, garant de cette plénitude retrouvée.

L’ensemble des sculptures des jardins de Versailles forme un véritable musée en plein air. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Polymnie, muse de la rhétorique, issues des collections du département des Antiquités Grecques, Étrusques et Romaines du musée du Louvre. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Musée idéal

Certaines copies sont modifiées au regard des originaux antiques, pour en harmoniser l’échelle par rapport aux autres copies, pour en compléter les éventuelles parties lacunaires, pour améliorer aussi ce qui est perçu comme défectueux. Les artistes de Versailles participent ainsi à la Querelle des Anciens et des Modernes, et ces derniers, qui travaillent pour la gloire du Roi, font mieux que l’antique. C’est dans ce sens que, dans son Parallèle des Anciens et des Modernes, Charles Perrault ne craint pas d’écrire : « Les faux antiques me plaisent davantage que les véritables. » C’est également à ce titre que la collection de Versailles fait figure de musée idéal.

Entre le moule et le marbre : le plâtre

Pour copier une sculpture, il faut d’abord exécuter une prise d’empreinte – en terre au XVIIe siècle – sur l’original. C’est dans le moule, ou « creux », ainsi obtenu que le plâtre est coulé. L’artiste travaille ensuite à partir du tirage en plâtre pour élaborer son marbre.

Il se peut qu’il ne voie jamais l’original, lorsque ce dernier n’est pas accessible. Le sculpteur s’appuie alors sur un modèle en plâtre des collections royales, conservé à Rome, au sein de l’Académie de France, ou bien à Paris, dans la salle des Antiques du Louvre ou à l’Académie royale de peinture et de sculpture.

Un très petit nombre de ces modèles en plâtre ayant servi aux artistes de Louis XIV sont aujourd’hui conservés. Ils sont présentés à la galerie des Sculptures et des Moulages, sous les voûtes de la Petite Écurie. Le plus remarquable d’entre eux est celui de l’Hercule Farnèse, qui a servi au sculpteur Jean Cornu pour son marbre, placé en 1688 au bosquet de l’Île royale (actuel bosquet du Jardin du Roi).

Cet Hercule Farnèse aux allures de grand invalide, victime des émeutes de Mai 68, est un tirage en plâtre daté de 1667, d’après un original romain en marbre des collections de la famille Farnèse. Il était lui-même inspiré d’un bronze grec daté du IVe siècle avant J.-C. © Musée du Louvre (distr. RMN-Grand Palais) / Daniel Lebée et Carine Deambrosis

D’autres tirages en plâtre proviennent de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, héritière du fonds de l’Académie royale de peinture et de sculpture. Datant principalement du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, ils forment une collection d’études, constituée d’après les grands modèles antiques pour éduquer le regard. Ce sont donc plutôt des exemples à méditer, des supports d’inspiration pour les artistes – architectes, peintres et sculpteurs. De même pour les œuvres issues de l’Université de Paris et du musée du Louvre, réunies pour illustrer l’histoire de l’art enseignée à l’université et contemplée au musée.

Alexandre Maral,
Conservateur général au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon


Des œuvres jugées rétrogrades dans les années 1970

Les plâtres présentés à la Petite Écurie sont arrivés à Versailles par vagues successives, à partir des années 1970. Il s’agissait alors de trouver un lieu d’asile pour ces œuvres menacées, car jugées à l’époque inutiles, factices et rétrogrades. Certaines d’entre elles portent d’ailleurs encore les stigmates des événements de mai 1968 – comme l’Hercule Farnèse, désormais amputé de l’une de ses jambes.


Quand la réplique protège l’original

En 2008, la restauration du bosquet des Bains d’Apollon a fourni l’occasion de protéger les sculptures du rocher, Apollon servi par les nymphes et les Chevaux du Soleil. Exposés en plein air, ces chefs-d’œuvre absolus du Grand Siècle se trouvaient en grand péril : usure de l’épiderme, colonisation par des micro-organismes, attaques des sels solubles – chlorures et sulfates – et vandalisme. Ils ont donc fait l’objet d’une prise d’empreinte à l’élastomère, et les répliques – faites d’un mélange de poudre de marbre et de résine – ont été placées à l’emplacement des originaux.

Les mouleurs dégagent la réplique en plâtre qui rejoindra le Tapis vert, dans les jardins du Château. On distingue les copies, dues à des sculpteurs, des répliques, dues à des mouleurs. Le choix de remplacer les originaux de Versailles par des répliques est lié au fait que ces dernières sont beaucoup plus fidèles que les copies, le mouleur n’ayant pas la marge d’interprétation que s’octroie, plus ou moins volontairement, le sculpteur. Plus rapide et moins onéreux, le procédé s’insère dans la grande tradition du moulage dont les espaces de la Petite Écurie offrent l’illustration. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Cette première dépose a déclenché la mise à l’abri préventive d’un certain nombre de chefs-d’œuvre des jardins de Versailles, notamment les vingt-quatre sculptures de la Grande Commande de 1674, celles du bosquet des Dômes, ainsi que les termes du parterre de Latone, de la demi-lune du bassin d’Apollon et du rond-point des Philosophes. Depuis 2008, ces sculptures ont donc été progressivement déposées, restaurées, moulées et répliquées grâce, pour la plupart, au soutien de nombreux mécènes.

Après restauration, les œuvres originales ont été installées à l’intérieur du Château, dans la galerie de Pierre basse et au foyer bas de l’Opéra royal essentiellement, ainsi qu’à la Petite Écurie. Au final, les espaces situés au rez-de-chaussée de l’aile du Midi accueilleront l’ensemble de la collection versaillaise, et le visiteur pourra gagner l’Orangerie et les jardins en prenant connaissance, au préalable, du patrimoine sculpté d’exception qui en provient.

Moulage du groupe montrant Cyparisse et son cerf, exécuté en 1687 par Anselme Flamen d’après un modèle de Girardon. © Château de Versailles / Thomas Garnier.


À VOIR

La galerie des Sculptures et des Moulages
Petite Écurie du roi, ce 3 juillet 2021, de 19h00 à minuit (dernier accès à 23h30),
ainsi que tous les week-end, de 12h30 à 18h30 (dernière admission à 17h45).

  • Entrée gratuite sans réservation
  • Visite libre : les deux parcours audioguidés sont disponibles sur l’application mobile (téléchargeable gratuitement)

 

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