Courses de traîneaux
avec Louis XV

C’est à la fin du XVIIe siècle que l’on découvre en France les joies des courses de traîneaux. Les allées du parc du château de Versailles offrent alors un terrain idéal pour des glissades endiablées, menées au grand galop par le Roi.

Traîneau « aux roseaux » de la collection du château de Versailles. © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

Inventé à la Préhistoire - bien avant la roue - pour faciliter le transport de lourdes charges sur la neige, la glace et les terrains escarpés, le traîneau est l’un des plus anciens véhicules de l’Humanité, mais c’est à la Renaissance qu’il perdit sa vocation purement utilitaire pour devenir un divertissement. À l’origine limitée aux cours de l’Europe centrale et du nord, la mode des courses de traîneaux fut importée en France dans le dernier tiers du XVIIe siècle. À Versailles, lors des hivers rigoureux, les vastes allées du parc offraient alors à la Cour de nouvelles occasions de jeux tandis qu’à Paris, les avenues des Champs-Élysées et du Cours-la-Reine se prêtaient à des courses débridées auxquelles assistaient des milliers de curieux.

Le traîneau « au léopard », au premier plan, réalisé vers 1730-1740 en bois doré et peint, intérieur en velours de soie jaune, sol en cuir clouté, dans la galerie des Carrosses de Versailles. © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

Un bestiaire étrange et merveilleux

Animaux exotiques, créatures rares ou fantastiques, les traîneaux composaient un bestiaire étrange et merveilleux. Ils étaient tirés par un cheval ferré à crampon, coiffé d’un élégant panache de plumes blanches, la crinière et la queue ornées de rubans de soie, et portant un riche caparaçon fait d’une étoffe brodée d’argent ou de peaux d’animaux sauvages, tigre ou veau marin, le tout bordé d’une infinité de grelots d’or et d’argent dont le joyeux tintement rompait le silence feutré de la neige.

 

Dame menée en traîneau, attribué à Charles-Antoine Coypel, 1729, Paris, musée du Louvre, collection Rothschild. © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Marc Jeanneteau.
Nombreux sont les témoignages relatant la splendeur de ces divertissements hivernaux à Versailles : « La beauté des chevaux qui vont le grand galop, la richesse des harnais et des caparaçons, le bruit des grelots, les étendards de diverses couleurs, flottant dans les airs, et la magnificence des traîneaux peints et dorés avec beaucoup de goût, de formes agréables et toutes différentes (…), tout cela joint au son des fanfares, faisait un effet très-singulier », décrit le Mercure de France, en février 1739.

Les traîneaux étaient menés par les seigneurs de la Cour, en bonnet doublé d’hermine et redingote fourrés, qui se tenaient mi-assis mi-debout sur la sellette, à l’arrière de la caisse, les pieds protégés du froid par de grands chaussons en cuir de Russie doublés de fourrure, fixés sur les patins. Les dames assises à l’intérieur de la caisse, en « casaquins fourrés, à la Polonaise »1, se laissaient mener et parfois conduisaient elles-mêmes, privilège unique en Europe. Et elles s’en donnaient à cœur joie : « Ce fut Mme de Montauban qui mena : il n’y avait point d’hommes avec ce traîneau, pas même de cocher », relate par exemple le duc de Croÿ, le 3 janvier 1739. Quant aux filles du Roi, elles se montraient particulièrement habiles, surtout Mme Adélaïde, menant avec beaucoup de grâce et rivalisant de vitesse avec son père.

Traîneau à deux places « aux jeux chinois » de la collection versaillaise. Des chaussons doublés de fourrure protégeaient du froid les pieds du meneur. © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

Le roi Louis XV, un meneur effréné

Louis XV était réputé pour conduire son traîneau à toute bride, au point que les dames de la Cour refusaient parfois de monter avec lui. Le 3 janvier 1739, la duchesse d’Orléans, déjà âgée, décline ainsi l’invitation du Roi pour monter dans le traîneau du duc de Villeroy. Louis XV s’était pourtant rendu chez elle pour la presser de s’habiller, mais, raconte le duc de Luynes, « elle lui répondit qu’elle était trop vieille ». Mme de Mailly, elle, n’a pas eu la prudence – ni le rang - de refuser et en fut quitte pour la peur de sa vie : « Le roi fut avant-hier en traineau et mena Mme de Mailly, qui eut même grande peur et pensa se trouver mal de la vitesse dont le roi allait »2. Les accidents étaient d’autant plus nombreux que la recherche de prouesses sportives incitait les participants à prendre tous les risques : rien n’était plus amusant que de se « couper » sans arrêt, c'est-à-dire de passer à toute vitesse les uns devant les autres3. Mais les chutes, et les rires qu’elles engendraient, faisaient partie du jeu.

L’Eau [détail], Claude Deruet, vers 1640-1641, huile sur toile, Orléans, musée des Beaux-Arts. © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz.

Glissades sur le Tapis vert

Les parties se jouaient à dix-sept ou dix-huit traîneaux, avec trois relais pour courir toute l’après-midi. Monsieur le Premier, marquis de Beringhen, Premier écuyer du roi, marchait toujours en tête pour frayer le chemin, suivi immédiatement du Roi, puis des traîneaux des princes, princesses, seigneurs et dames de la cour.

Lorsque les courses se déroulaient en musique, un grand traîneau attelé à quatre chevaux conduisait les timbales et trompettes. Partant de la grande terrasse, la joyeuse troupe descendait les allées du jardin, contournait le Grand Canal, s’arrêtait à la Ménagerie prendre une collation chaude avant de revenir par Trianon et de terminer sur le Tapis vert, « le montant et le descendant au grand galop, à qui plus vite », raconte le duc de Croÿ4.

© EPV / © Thomas Garnier.

Débutant à l’« après-dîner », vers 14 heures, ces courses se poursuivaient jusqu’au coucher du soleil, et même la nuit. Lorsque Louis XV invitait les courtisans à rester souper à Trianon, c’était alors l’occasion d’une promenade nocturne pour revenir au Château, les traîneaux sillonnant les allées silencieuses dans une atmosphère féerique : « Le 7 de ce mois, rapporte le Mercure en janvier 1732, le roi prit le divertissement d’une course de traîneaux (…) ; ayant changé deux fois de relais, le roi mena ensuite la compagnie à Trianon, où elle eut l’honneur de souper avec S. M. qui ne retourna à Versailles que vers les deux heures du matin au clair de la Lune ».

Hélène Delalex,
Conservateur au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

1 Mercure de France, février 1739.
2 Luynes, Mémoires, 21 janvier 1740.
3 Croÿ, Journal, 19 mars 1751.
4 Croÿ, Journal, 20 mars 1751.


La magnifique collection de traîneaux conservée au château de Versailles au sein de la galerie des Carrosses. De gauche à droite : le traîneau « à la sirène », le traîneau « aux roseaux », le traîneau « au léopard », le traîneau à deux places « aux jeux chinois », le traîneau « aux patineurs » et le traîneau « à la tortue ». © Château de Versailles, Dist. RMN / © Christophe Fouin.

Une exceptionnelle collection de traîneaux à Versailles

Le château de Versailles conserve une rare collection de six traîneaux d’apparat commandés sous le règne de Louis XV. Dorées de façon très élaborée, avec de nombreuses couches de couleur transparente rouge et verte posées sur les feuilles d’or et d’argent, leurs surfaces avaient une brillance stupéfiante. Ces frêles et luxueux véhicules dépendaient de l’extraordinaire et étaient placés sous la responsabilité des Menus-Plaisirs, l’institution chargée des fêtes et décors de théâtre.


À VOIR

La galerie des Carrosses, à la Grande Écurie, accessible en visite libre, gratuitement pour tous, quand le Château sera rouvert.

 

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