magazine du château de versailles

Le petit théâtre ressuscité par Verspera

Depuis trois ans, le projet VERSPERA associe à sa démarche de restitution des étudiants de l’université de Cergy-Pontoise spécialisés en modélisation 3D. Dernière en date : celle de ce minuscule théâtre, prévu par Louis XV en plein cœur du Château.

Image extraite de la modélisation du petit théâtre privé que projetait d’aménager Louis XV en 1774, quelques mois avant de mourir. Au centre, le fauteuil destiné au Roi. © Nicolas Priniotakis / Université de Cergy-Pontoise.

Le corpus sélectionné pour l’année 2019 se démarque par son originalité : un petit théâtre privé, commandé au début de l’année 1774 par Louis XV qui, malade, limite ses déplacements. Dans le prolongement des appartements de Madame Du Barry, sa réalisation est confiée à l’architecte Ange Jacques Gabriel. Mais la mort du souverain, quelques mois seulement après les premières esquisses, sonne le glas de l’entreprise.

« Matérialiser un lieu n’ayant jamais existé, à partir de l’unique support que constituent les plans initiaux, nécessite de multiples ajustements. »

La modélisation d’un pareil espace représentait une démarche inédite, propre à mettre en exergue nombre des problématiques que soulève une restitution 3D. Car matérialiser un lieu n’ayant jamais existé, à partir de l’unique support que constituent les plans initiaux, nécessite de multiples ajustements dans un travail de recherche où la part belle est faite à la dimension interprétative. Tout l’enjeu consistait dès lors à garantir – dans une optique à la fois scientifique et culturelle – un équilibre entre justesse historique et considérations esthétiques.

Modélisation du petit théâtre privé vu de haut, avec la loge du Roi située en plein centre, face à la scène. © Nicolas Priniotakis / Université de Cergy-Pontoise.

Invraisemblances et contradictions

Dans ce contexte, les documents sont d’une importance capitale. Mais, alors que les informations qu’ils fournissent se trouvent au fondement du travail de modélisation, leur analyse approfondie – avec laquelle débute immanquablement toute restitution 3D – a tôt fait d’en révéler les nombreuses invraisemblances et contradictions : dans le cas présent, deux niveaux de gradins signifiés sur un document, et trois dans un autre ; une élévation où les portes d’accès à la fosse d’orchestre disparaissent pour laisser place à une colonnade ; cette même colonnade, principal élément décoratif du parquet, jamais figurée en plan…

Une fois les grands volumes matérialisés, de nouvelles incohérences apparaissent, que seule la 3D, en donnant corps aux lieux, permet de détecter : on revoit alors certaines dimensions, on élargit, rétrécit, déplace quelques composants, ajuste les proportions… Le travail d’interprétation survient donc dès les premières phases de la restitution, où l’absence manifeste de normes et le caractère lacunaire des quelques croquis à disposition oblige à des choix et contraint à plusieurs modifications en vue de conserver une cohésion de l’ensemble.

Le petit théâtre vu depuis la scène avec des éclairages inspirés d’autres similaires connus. © Nicolas Priniotakis / Université de Cergy-Pontoise.

« Ancrer le lieu dans son époque »

Lorsqu’il est produit dans une optique de médiation, le modèle 3D requiert également une dimension esthétique. Les éléments de décor et de mobilier (fauteuil, bras de lumière ou encore balustres), mais aussi les matières, couleurs et éclairages font alors l’objet d’une attention particulière. Dans le cadre du théâtre de Louis XV, leur quasi-absence des plans a rendu la tâche délicate et exigé une prise de distance vis-à-vis des documents, en vue de trouver, ailleurs, les informations que ces derniers ne fournissaient pas.

C’est alors que débuta la recherche de références multiples : Opéra royal et théâtre de la Reine, autres résidences royales françaises ou étrangères ou encore mobilier issu de banques d’images. Si le manque de données laisse place à une relative liberté créative, celle-ci ne doit, en effet, jamais faire oublier l’impératif d’ancrer le lieu dans son époque.

Ainsi, des plans au résultat final, la restitution 3D est, avant tout, un jeu d’interprétations : le modèle, enrichi des choix effectués, doté d’une ambiance en harmonie avec la nature même du lieu matérialisé, offre à la visite un espace unique, fruit d’un compromis fondé sur le plus juste équilibre entre vraisemblance, esthétisme et respect historique.

Sur la base d’un corpus de quelques documents, cette démarche inédite pour VERSPERA a permis de donner vie à un fragment encore inconnu de l’histoire du château de Versailles que Louis XV lui-même n’a pu voir naître de son vivant.

Priscilia Barbuti, archéologue, spécialisée en infographie 3D, qui a réalisé cette restitution conjointement avec Juline Camps.


À VOIR

 


Le laboratoire Etis :
le traitement de l’information dans le domaine du patrimoine

Les étudiants de la licence professionnelle Infographie, Patrimoine, Visualisation et Modélisation 3D de l’université de Cergy-Pontoise sont associés au projet VERSPERA par le biais du laboratoire Etis. Rattaché à l’université ainsi qu’à l’Ensea Cergy et au CNRS, ce laboratoire réunit plusieurs équipes d’enseignants-chercheurs, de chercheurs et de doctorants autour de diverses thématiques centrées sur les technologies de l’information et l’analyse des bases de données. Leurs travaux portent notamment sur la conception et le développement de systèmes destinés au traitement de l’information pour divers domaines d’application, dont le Patrimoine.


 

mot-clés

partagez

à lire également