La révolution
des miroirs

C’est après l’aménagement de la galerie des Glaces, qui est restée le point de mire de Versailles, que la technique du coulage a été mise au point. Cette invention a permis d’augmenter considérablement les dimensions des miroirs, transformant le décor intérieur du Château, puis des grandes maisons.

Dans les Petits Appartements de la Reine, les grandes glaces du cabinet de la Méridienne, tout juste restauré, avant le remeublement de la pièce. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

La création en 1665, sous l’impulsion de Colbert, de la Manufacture royale de glaces de miroirs s’inscrit dans un plan économique d’ensemble pour les industries de luxe du royaume. Son développement va coïncider avec cinquante ans de chantiers versaillais. Entre 1664 et 1715, c’est un total de plus de 400 000 livres qui est consacré par la Surintendance des Bâtiments aux dépenses de vitrerie et de miroiterie.

La plus grande partie de cette somme (371 660 livres) concerne les nouveaux appartements royaux pour Versailles, Trianon et Marly. La taille courante des miroirs est encore limitée à un peu moins d’un mètre de hauteur, en raison des difficultés du procédé de fabrication, le soufflage à la bouche de chaque volume de glace, contraint en particulier par les limites physiques de l’ouvrier verrier. Pour obtenir l’effet décoratif recherché, on les juxtapose sur les murs à l’aide de parcloses.

La galerie des Glaces dont on voit bien la surface encore limitée des miroirs, réunis par des parcloses. ©Château de Versailles / Thomas Garnier.

L’ancien cabinet du Conseil, dit « des Miroirs » (1684), était ainsi recouvert de lambris de glaces cloisonnées. Le « cabinet des Raretés » (1682-1683), aujourd’hui disparu, comportait des dispositions semblables. Le chef-d’œuvre de ce parti architectural est évidemment la Grande Galerie (1684), somptueux apogée du genre et géniale synthèse décorative. Les miroirs participent donc à la mise en oeuvre et à l’évolution du décor « à la française », mais une invention décisive va bientôt accentuer le rôle de laboratoire du chantier versaillais.

Une innovation qui quadruple le marché des glaces

Fin 1688, des lettres patentes créent, au profit d’un groupe d’investisseurs, une deuxième manufacture de glaces, autorisée à fabriquer des glaces coulées à partir de 60 pouces (1,62 m), outre celles de 40 pouces maximum (1,08 m) qui restaient réservées à la manufacture existante. Cette concurrence désastreuse aboutira à la fusion des deux Compagnies en 1695, mais la rupture est acquise : l’invention du coulage révolutionne en effet totalement le mode de fabrication des glaces à miroir et leur marché.

Le procédé permettait d’obtenir des glaces de grandes dimensions (de 60 à 85 pouces de hauteur, puis de 100 pouces dès les années 1720), avec une productivité et des prix de revient considérablement améliorés. Au monopole légal s’ajoutait donc un monopole technique, atout exclusif en Europe pour la manufacture royale française, jusqu’aux toutes dernières années du XVIIIe siècle. Le montant total de ses ventes de glaces quadrupla ainsi entre 1720 et les années 1780, pour atteindre un pic record de 2 780 000 livres en 1786.

Dans l’appartement de Mme Du Barry, décor de glaces en abîme pour sa bibliothèque. © Château de Versailles / Christophe Fouin.

Glaces en dessus-de-cheminée

Les ventes aux maisons royales vont représenter, de ce fait, une part de plus en plus faible du chiffre d’affaires global, mais jouer un rôle fondamental dans le domaine du goût et du décor intérieur. Avec le recours à la glace coulée, le décor versaillais innove, avant de gagner les grands intérieurs privés.

Cheminée à la royale pour les appartements
bas de Marly, gravure de Pierre Lepautre, 1699. 

Les premières modifications sont visibles dans le cabinet du Conseil du Trianon de marbre (vers 1690) où, dans les trumeaux entre fenêtres, commencent à cohabiter traditionnels panneaux de glace cloisonnés et grands volumes superposés. L’innovation majeure, appelée à la plus grande prospérité, est celle des grandes glaces en dessus-de-cheminée, apparues à Marly, dans le Grand Salon, en 1699, et pour la mise en place des dix cheminées « à la royale » des appartements bas. Trianon, Grands Appartements, Ménagerie : les grandes glaces coulées s’imposent peu à peu comme une nouvelle et spectaculaire solution. De 1699 à 1701, 150 000 livres sont ainsi consacrées aux achats de glaces pour les chantiers versaillais.

Au milieu du XVIIIe siècle, la grammaire du décor, où les glaces supplantent souvent les grands tableaux peints, est parfaitement aboutie. L’illustre le projet de 1755 de Jacques-Ange Gabriel pour le nouveau cabinet du Conseil et sa réalisation finale, avec de somptueuses boiseries encadrant la grande glace de dessus-de-cheminée. Pour améliorer la luminosité, les appartements et les cabinets intérieurs sont systématiquement pourvus de grands volumes de glaces en face à face ou à la perpendiculaire dans les alcôves, comme dans le cabinet de la dauphine Marie-Thérèse Raphaëlle d’Espagne (avant 1746), la bibliothèque de Mme Du Barry, ou les cabinets intérieurs de Marie-Antoinette (cabinet de la Méridienne en 1781).

Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, Versailles aura donc été un lieu de propositions et d’innovations. En une cinquantaine d’années, les décors de glaces associés aux boiseries vont gagner à leur tour les riches hôtels particuliers des villes, les châteaux provinciaux ou tout simplement les demeures bourgeoises ou aisées : à Paris, l’Hôtel Geoffrin, rue Saint-Honoré en 1719, ou celui de Jacques-Samuel Bernard, rue du Bac ; en province, le salon du château d’Abondant, en Eure-et-Loir, en 1751. Ils inspireront largement les réalisations pastiches du siècle suivant.

Maurice Hamon,
historien


À LIRE

  • Maurice Hamon, « La Manufacture royale et Versailles aux XVIIe et XVIIIe siècles », Versalia, 2017, nº20, p. 135-156.
  • Maurice Hamon : « Le verre – savoirs et usages en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles », et autres
    chapitres dans Versailles – Savoir-faire et matériaux, Hugues Jacquet (dir.), Château de Versailles / éditions Actes Sud, 2019, p. 330. 22 × 28 cm, 448 pages, 65 € TTC.

 


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