Mouches qui piquent

Destinées à camoufler un défaut du visage ou à accentuer, par contraste, la blancheur de la peau, les « mouches » font partie, au Grand Siècle, de l’arsenal de la séduction, à la grande indignation des dévots.

Le Matin, eau-forte par Gilles-Edmé Petit, d’après François Boucher. New-York, Metropolitan Museum ,of Art. © New-York, Metropolitan Museum of Art/Artres.

À tous les prix et pour toutes sortes de gens, il y en a de toutes les façons : « pour adoucir les yeux, pour parer le visage, pour mettre sur le front, pour placer sur le sein et, pourvu qu’une main adroite les sache bien mettre en usage, on ne les met jamais en vain »1. C’est par un long poème en prose que la « bonne faiseuse de mouches »2 devient un thème littéraire en 1661. La mouche y est comparée à l’abeille et le visage d’une femme à une fleur sur laquelle, comme les abeilles, la mouche se pose. La « bonne faiseuse de mouches » se fait fort de rendre la dame irrésistible, et le galant « s’il n’est aujourd’hui pris, il le sera demain. Qu’il soit indifférent ou qu’il fasse le vain, à la fin la mouche le pique ».

« Discrète », « baiseuse », mouches de bal et de ruelle

Les mouches sont différentes de taille ou de forme ; elles ont donc des appellations spécifiques. Par exemple « celles taillées en long sont appelées des assassins », explique Furetière dans son Dictionnaire de la langue française (1690).

Le chanteur Pierre de Jelyotte dans le rôle de Platée, par Charles-Nicolas Coypel. Paris, musée du Louvre. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda.

Vogue du siècle au pays des « galants », selon les lois de la galanterie, les mouches invitent en donnant une expression particulière au visage, d’où leurs différentes appellations. Placée près de l’œil, c’est la « passionnée », au coin de la bouche, la « baiseuse », sur la lèvre, la « coquette », sur le nez, « l’effrontée », sur le front, la « majestueuse », au milieu de la joue, la « galante » ; celle posée dans le pli de la joue lorsque l’on rit s’appelle « l’enjouée », il y a encore la « discrète », la « vertueuse »…

Leurs dimensions varient selon l’effet recherché. Les longues doivent se mettre au bal, appelées « mouches de bal » ou « de cour », car de grande taille elles se voient de loin et font meilleur effet à l’éclairage des chandelles. Les petites et « coquettes à merveille » se portent le jour pour les fêtes et collations ; la faiseuse les appelle « mouches de ruelle »3. Il est donc recommandé pour attirer son galant de mettre tout à la fois sur son visage des mouches de bal et des mouches de ruelle.

Au milieu du XVIIIe siècle, le Traité des odeurs, suite du traité de la distillation, de M. Dejean, distillateur à Paris, ne traite des mouches qu’afin de « rendre la toilette complète ». « Dernier ornement de la toilette », les mouches servent soit à relever l’éclat d’un joli teint, soit à masquer des boutons qui surviennent. Petites, moyennes ou grandes, rondes, ovales ou en forme de croissant, c’est l’art de bien les poser qui les fait valoir.

Dame de la plus haute qualité, par Jean-Dieu de Saint-Jean, 1693. © Château de Versailles.

« Un taffetas neuf, bien noir et bien gommé »

Un artifice qui repose sur la qualité du savoir-faire et sur les bons outils, car c’est de la coupe que dépend la bonne façon, et la meilleure faiseuse est celle qui a les meilleurs moules, bien faits et bien tranchants, la main ferme et hardie, et autant de moules qu’il en faut pour assortir en formes et grandeurs différentes. La bonne préparation est également garante de la bonne qualité des mouches en employant un taffetas neuf, bien noir et bien gommé, afin qu’il ne s’effiloche pas après être coupé, et qu’il ne fasse pas de faux pli pris sous la presse de la calandre ou sous le fer. […]

La faiseuse de mouches atteint une notoriété publique, qui fait donc sa publicité. En 1692, le Livre commode des adresses de Paris indique que « la bonne faiseuse de mouches demeure rue Saint-Denis, À la perle des mouches »4. Réputation reprise par Charles Perrault dans le conte où Cendrillon, préparant ses sœurs pour aller au bal donné par le roi, fait « quérir la bonne coiffeuse » et « acheter des mouches de la bonne faiseuse »5.

Corinne Thépaut-Cabasset, historienne des relations internationales, chargée de projets à la Direction du développement culturel du château de Versailles et présidente du comité international ICOM Costume

1. Édouard Fournier, « La Faiseuse de mouches », Variétés historiques et littéraires, recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers, tome VII, 1661.
2. Professionnelle qui prépare ces artifices de la beauté et de la séduction.
3. Ibid.
4. Nicolas de Blégny, Livre commode des adresses de Paris, II, 1691.
5. Charles Perrault, « Cendrillon », dans Histoires ou Contes du temps passé, 1697.


À LIRE

La revue Château de Versailles

Retrouvez l’intégralité de cet article dans le numéro 34 de la revue Château de Versailles (juillet-sept. 2019).
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