C’était la tempête

Sur les 350 000 arbres du Domaine, près de 50 000 durent être abattus. Vingt ans après, les équipes du Château se rappellent encore, dans les moindres détails, la tempête Lothar qui, la nuit de Noël, dévasta le Nord de la France.

Un arbre déraciné au Petit Trianon. © Archives du Château de Versailles.

À l’aube du 26 décembre 1999, des vents de plus de 210 km/h soufflaient sur Versailles. Ils brisaient des dizaines de vitres et arrachaient des éléments de toiture du Château qui résista néanmoins relativement bien à leurs assauts. En revanche, ils dévastèrent le parc, abîmant irrémédiablement 18 500 arbres, déracinés ou mutilés au point qu’il fallut les abattre, et entraînant la disparition de 30 000 autres. Tous les secteurs du parc étaient touchés : les bosquets, les parcelles boisées, les alignements d’allées, etc. Des sujets historiques étaient définitivement perdus, comme le tulipier de Virginie planté sous Marie-Antoinette et le pin de Corse, dernier témoin du séjour de Napoléon Ier au Petit Trianon.

« Le soir de Noël, je fus très surpris de croiser de nombreux renards : comme beaucoup d’autres animaux, ils avaient quitté les bois pour se réfugier au milieu des pelouses. Au lever du jour, le vent formait une véritable vague sur le bassin du Trèfle ! Le souffle était si assourdissant que l’on n’entendait même pas les arbres tomber ! » Alain Baraton, jardinier en chef du domaine de Trianon et du Grand Parc de Versailles

© Yann Arthus-Bertrand, 1999.

« J’habite dans le secteur du Petit Trianon et, au lever du jour, mon voisin est venu sonner à ma porte : il fallait absolument changer les voitures de place ! Les arbres risquaient de leur tomber dessus ! Nous sommes sortis dans un vacarme épouvantable, le sol vibrait, on entendait des grincements sinistres et nous avons conduit nos voitures fenêtres ouvertes, pensant qu’en tendant l’oreille, nous pourrions éviter les arbres qui basculaient les uns après les autres. »  Christian Milet, photographe

La mobilisation du personnel du Château fut générale, en particulier celle des deux services des jardins, dirigés par Joël Cottin et Alain Baraton. Agents de surveillance, pompiers, mais aussi militaires, affluèrent au chevet du domaine mis à mal. Le soutien financier du ministère de la Culture fut démultiplié par un extraordinaire mouvement de solidarité. Dès janvier 2000, l’Établissement public de Versailles lança une souscription à l’échelle internationale, « 10 000 arbres pour Versailles », qui souleva un enthousiasme inattendu : collectivités locales, entreprises, fondations et particuliers permirent de réunir en trois ans plus de 2,5 millions d’euros pour la replantation, rendant
ainsi très vite sa majesté à Versailles.

© Yann Arthus-Bertrand, 1999.

Vente aux enchères insolite

21 octobre 2000 : une agitation inhabituelle règne sous le péristyle du Grand Trianon où se sont rendues des personnalités, mais aussi un luthier, à la recherche d’érable rouge, un fabricant de couteaux et un artiste, Giuseppe Penone. Une vente aux enchères d’un genre inédit va commencer, celle des plus beaux arbres historiques déracinés. Les bénéfices de cette vente contribueront au remplacement de leurs essences par des espèces identiques. Giuseppe Penone reviendra treize ans plus tard au Château en rapportant l’un de ses grands cèdres : vidé de son cœur, il servira de matrice à un jeune arbre plein de vie pour l’une de ses œuvres dans une superbe exposition monographique.

Vente aux enchères, sous le péristyle du Grand Trianon, des plus beaux arbres abattus. L’argent récolté permettra
de les remplacer.© Archives du Château de Versailles.

À chacun « son » arbre

Les arbres prêts à être replantés. © Pascal Le Segretain / agence Corbis Sygma.

Nombreuses furent les personnes qui se manifestèrent pour participer à la replantation du parc du Château. L’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing, les acteurs Gregory Peck et Claudia Cardinale, la cantatrice Cecilia Bartoli, Michel de Grèce font partie des célébrités qui s’engagèrent dans le comité de soutien international qui lança la souscription « 10 000 arbres pour Versailles ». À l’appel « Adoptez un arbre » répondirent des gens du monde entier qui, moyennant une participation de 150 euros, s’associèrent à ce magnifique élan de générosité. Chacun reçut un certificat calligraphié à son nom et un plan indiquant l’endroit où « son » arbre fut planté.

« Près de la pépinière, un cèdre a été replanté à la demande de Cédric, un tout jeune garçon qui s’est éteint quelques jours après la tempête. Personne ne sait ce qu’il a écrit dans le message glissé dans une bouteille et mis à l’abri sous l’arbre, avant qu’il ne soit planté. » Alain Baraton, jardinier en chef du domaine de Trianon et du Grand Parc de Versailles

Parmi les autres dons significatifs, citons la Fondation Bettencourt- Schueller (200 000 euros), United Technologies (150 000 euros), la Fondation Florence Gould (150 000 euros) et les Parcs et Jardins de France (50 000 euros).

Moments inoubliables

De nombreuses plantations symboliques eurent lieu à l’initiative de différents organismes et personnalités : l’Assemblée nationale, le ministre de l’Environnement de la République tchèque, le président de la République slovaque, le chef indien Raoni, le premier ministre du Canada, la délégation du Québec, la commune suisse d’Érables…. Quant aux États- Unis, toujours très attentifs à Versailles, ils offrirent 109 arbres dont 50 sujets représentaient les 50 États américains.


Repartir de zéro : les bénéfices d’une tourmente

Une première tempête, en 1990, avait mis en évidence l’état de maturité des arbres du parc, dont la dernière replantation remontait aux années 1860. Un programme de remplacement avait été lancé pour une durée de vingt ans. Lothar confirma cette fragilité des grands arbres du Domaine et justifia l’intensification de ce programme de replantation qui bénéficia de subventions exceptionnelles accordées par l’État.

« Sur place, je m’étonnai de la façon dont les arbres avaient été frappés, non pas de manière uniforme, mais selon des couloirs où les plus vieux spécimens n’avaient pas résisté aux rafales. En revanche, très peu de statues avaient été endommagées : malgré le déchaînement de la nature, les arbres semblaient être tombés avec discernement ! »     Serena Gavazzi, chef du service Mécénat

Paradoxalement, cette tempête permit donc la régénération d’une végétation souvent trop vieille et fatiguée. Plus encore, elle offrit l’occasion de reconstituer des jardins dans leur état du XVIIIe siècle. C’est ainsi que fut recréé le jardin anglais du Petit Trianon à partir des inventaires botaniques conservés. Le parc du Grand Trianon put retrouver ses dispositions d’origine grâce à une recomposition complète. Certains bosquets reprirent leur configuration du temps de Louis XIV. Aujourd’hui, le parc de Versailles dispose d’un patrimoine végétal en bon état sanitaire dont la repousse, depuis vingt ans, lui a permis de retrouver une allure en plein déploiement.


Pierre André Lablaude, grand artisan de la restauration des jardins

Pierre-André Lablaude devant les jardins du Château auxquels il a rendu toute leur majesté. ©château de Versailles / Didier Saulnier.

Le souvenir de cette tempête s’accompagne de celui, ému, de Pierre André Lablaude, disparu en juillet 2018. Quel destin, pour cet architecte en chef des Monuments historiques, que de prendre en charge les jardins du Château quelques jours avant la tempête de 1990 et d’être là en 1999 pour mener la replantation et le rétablissement des grandes perspectives jusqu’en 2012 !

Bien d’autres chantiers ont jalonné son parcours, notamment la restauration du bosquet de l’Encelade et de celui des Trois Fontaines, du théâtre de la Reine, du Petit Trianon, du bassin des Enfants dorés et du bassin de Latone qu’il considérait lui-même comme l’apogée de sa carrière au Château.

C’est grâce à lui que les jardins de Versailles ont aujourd’hui retrouvé la physionomie qui les avait rendus si célèbres. Son expertise et sa volonté de partager son savoir-faire l’ont également conduit à contribuer à la restauration de lieux insignes bien au-delà de nos frontières : les temples d’Angkor ou bien les jardins impériaux du Shinjuku Gyoen, à Tokyo.

Son humour allié à une extrême courtoisie, son autorité bienveillante, sa passion intime pour Versailles lui donnaient une présence particulière qui ne s’effacera pas.


À VOIR 


À SUIVRE

Partez à la découverte des Arbres admirables du domaine de Versailles au gré d’une promenade dans le Parc, les jardins et le domaine de Trianon.


 

À ÉCOUTER

Laissez-vous guider par Alain Baraton, jardinier en chef du domaine de Trianon, avec le nouveau parcours dédié aux Arbres admirables, disponible gratuitement sur l’application du château de Versailles en français, en anglais et en espagnol.


À LIRE

Un carnet de notes permet de prolonger la promenade grâce à un inventaire illustré de chacun des Arbres admirables. Reliefs Éditions, 2019, 14 € En vente en librairie, chez Reliefs, dans les boutiques du Château et sur boutique-chateauversailles.fr