Palette sonore

Quand la musique électronique s’empare du pouls du Château, elle réaffirme à sa façon l’exception d’un lieu magique, où l’histoire prend une autre dimension.

Thylacine dans la cour de Marbre © château de Versailles / Thomas Garnier.

Le soleil se lève et se couche en silence à ses pieds, mais les rois n’en finissent pas d’emplir le Château d’une présence que la musique peut, elle seule, traduire. William Rezé, alias Thylacine, est venu, muni de ses micros, s’en imprégner pour en tirer une mélodie puissante, ponctuée d’éclats. Après avoir célébré le Transsibérien, puis les déserts de la cordillère des Andes, le jeune musicien, influencé par Massive Attack, Four Tet ou Moderat, a accepté l’invitation du Château. Ce dernier l’a choisi pour la sensibilité avec laquelle il s’attache à saisir l’ADN des lieux à partir des sons qui en émanent.

Thylacine prêtant l'oreille dans le Château © château de Versailles / Thomas Garnier.

Saisir l’ADN sonore des lieux

Des sons que l’on ne peut entendre qu’en tendant l’oreille, lorsque les lieux sont vides, à l’aube ou au crépuscule. Il fallait vraiment un drôle d’animal pour y rôder aux moments les plus inhabituels et capter les innombrables tic-tac des cartels chargés de bronzes et des délicates pendules dont Thylacine a pris la cadence pour sa mélodie : 120 battements par minute. « Je ne pensais pas, avoue-t-il, trouver une telle palette sonore à Versailles, et aussi cohérente. De même que mes différents périples ont fourni toute la matière de mes précédents morceaux, de même le Château m’a entraîné dans un voyage, mais dans le temps, qui m’a donné bien plus que je n’espérais. »

Craquements des parquets, grincements des lourdes portes lambrissées, tintinnabulements des lustres de cristal, cliquetis des clés dans les serrures, etc. ont permis au musicien de composer son morceau qui s’appuie également sur les sons émis par les instruments anciens conservés dans les salons du Château.

Thylacine face au Grand Orgue

Clavecins et harpes rappellent, en effet, l’importance, à Versailles, de la musique qui accompagnait autrefois de ses modulations baroques les faits et gestes de la Cour.

Pas d’ornements ni de contrepoint dans le morceau élaboré par Thylacine, mais la sensation de s’embarquer dans une douce rêverie à partir de trois notes entêtantes, obtenues à partir de la manipulation des boutons de registre du Grand Orgue. Cette nuit-là, dans la Chapelle royale à peine éclairée, le jeune musicien se souviendra de la confrontation avec l’immense instrument et comment il a découvert sa lente expiration, quand son moteur vient à s’éteindre. Celle-ci introduit une rupture dans la mélodie, qui reprend ensuite de plus belle, à l’image de ce Château, éternel. C’est le mécanisme de ses cloches, dans les toits, qui relance la musique. Un son « purement versaillais », ce cliquetis des rouages dentés, qui se rapporte à la somptuosité des appartements parés de tentures et de décors d’un lieu hors du commun.

« Tous ces bruits représentent un véritable patrimoine sonore, au même titre que les collections de peintures ou d’objets d’art, explique Thomas Garnier, chargé de ce projet. Les visiteurs ne peuvent, hélas, en profiter, mais cet air-là, ils peuvent le trouver sur le web et faire revivre les moments passés au Château, comme une madeleine de Proust. » On pourrait aussi dire, aujourd’hui, « comme un tube », rappelant non pas des souvenirs de plage, mais la splendeur d’un roi qui aimait aussi le soleil…

Lucie Nicolas-Vullierme, rédactrice en chef des Carnets de Versailles


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