Machinistes,
en scène !

Resté intact depuis sa construction, le Théâtre Louis-Philippe du château de Compiègne s’est laissé approcher par une drôle d’équipe. De Versailles, où elle intervient au Théâtre de la Reine, celle-ci est venue monter le décor du « Salon vert ».

L'équipe des machinistes de Versailles au complet. © château de Versailles / Thomas Garnier.

Il a fallu plusieurs jours pour identifier les différents éléments de cet ancien décor, comprendre leur disposition et la façon de les assembler. Faute de mode d’emploi, l’oubli dans lequel sont tombés ces théâtres de cour - blottis au cœur des palais - a, tout en les protégeant, empêché la transmission de leur fonctionnement exact. Reste l’expérimentation, ce à quoi se livrent depuis quelques années les machinistes de Versailles, sous la houlette de Jean-Paul Gousset, longtemps directeur technique de l’Opéra royal. Conduits désormais par Raphaël Masson, conservateur en chef au château de Versailles, ils ont été appelés à la rescousse par le château de Compiègne. Pour tous, le montage de ce décor de salon est une opportunité d’approfondir la connaissance d’un patrimoine très spécifique.

Raphaël Masson (à gauche) remplace Jean-Paul Gousset à la tête de cette équipe d'intervention très particulière. © château de Versailles / Thomas Garnier.

Une affaire de technique avant tout

Avant les trois coups, le temps suspendu à l’entrée des artistes, les virevoltes sur la scène, et les éclats de rire, c’est la technique, au sens le plus noble, qui prévaut. Un théâtre est, tout d’abord, un lieu d’illusion, gouverné par une machinerie complexe. La richesse du vocabulaire qui le décrit en témoigne. Les salles modernes présentent une structure tout aussi mystérieuse, mais plus régulière. Ici, les commandes sont de chanvre que l’on « surlie », c’est-à-dire qu’on les empêche de se défaire à l’aide d’un fil plus fin. Toute la cage de scène est de bois, restée quasiment inerte depuis la visite du Tsar Nicolas II, en septembre 1901, où elle servit réellement pour la dernière fois.

Un machiniste à l'oeuvre à la jonction de deux pans de décor. © château de Versailles / Thomas Garnier.

Entre cour et jardin, concentration et précision

Dans ce huis clos qui étouffe les pas, une extrême concentration est de mise. Paroles rares, lancées depuis les rues ou le grill, brèves et amicales querelles : l’attention est rivée sur les quelques mètres carrés où le spectacle se jouera. Trois pans de murs agrémentés de miroirs forment l’enceinte de ce « Salon vert » qui peut prendre l’allure d’un boudoir en resserrant les châssis.

L’espace est réduit et la manipulation des lourdes pièces exige une précision d’horloger avec, ô stupéfaction, quelque escalier menant nulle part qui sert de dégagement pour descendre une longue herse. Comme sur un pont soulevé par la vague, les machinistes évoluent avec agilité autour des montants, sur les passerelles, grimpant jusqu’au cintre. Ils ajustent les commandes, évaluent les distances et la perspective. Charpentier, électricien, tapissier, peintre, chacun a sa spécialité et intervient à tout moment pour qui adapter une charnière, qui mettre en place un éclairage, qui raviver le faux marbre d’une cheminée, déployant ses pots de couleur au milieu des outils.

Jean-Paul Gousset, devenu un expert reconnu des théâtres anciens, veille au grain. Il raconte ses premiers pas de machiniste à l’Opéra Garnier, il y a quarante ans : « Tu n’es pas au repère !, me reprochait mon vieux maître. Et moi de rétorquer : ce n’est pas grave, personne ne le verra ! Alors, il me fusillait du regard : si un seul spectateur s’en rend compte, un seul, tu m’entends, alors c’est raté ! ».

« Tu n’es pas au repère !, me reprochait mon vieux maître. Et moi de rétorquer : ce n’est pas grave, personne ne le verra ! Alors, il me fusillait du regard : si un seul spectateur s’en rend compte, un seul, tu m’entends, alors c’est raté ! »

Quant à Raphaël Masson, il participe activement : lui qui vient de reprendre le flambeau à la suite de Jean-Paul, il sait que c’est en perpétuant les gestes qu’il aura la maîtrise de ce patrimoine aussi original qu’exceptionnel. Le « conservateur-machiniste », comme il s’amuse à se présenter, se plie volontiers à la lenteur des mouvements, contraints par la fragilité d’objets vieux de presque deux cents ans. « Nous tenons à maintenir ce lieu comme un espace muséographique, conservatoire des techniques du théâtre », insistent Gilles Grandjean et Étienne Guibert, conservateurs au château de Compiègne, notamment en charge du Théâtre Louis-Philippe. Ils emmèneront Raphaël dans le dédale des couloirs du Château jusqu’à la réserve « pelles et pincettes » pour équiper la fausse cheminée trônant au milieu du décor.

Le décor du Salon vert entièrement monté © château de Versailles / Thomas Garnier.

Le « Salon vert », un décor daté de la fin du XIXe siècle

Plusieurs particularités montrent l’ancienneté de ce « Salon vert » : Jean-Paul Gousset attire l’attention sur le bâti en bois brut et le soin de l’écriture avec laquelle ont été laissées quelques indications sur les montants. L’absence de numéro d’inventaire tend à prouver que le décor ne date pas de l’époque Louis-Philippe ni de celle de Napoléon III. Par ailleurs, la couleur verte des tentures incite à le dater de la fin du XIXe siècle. En effet, alors qu’elle résultait, au XVIIIe siècle, du passage successif d’un bleu indigo et d’un jaune – ce qui n’est pas le cas pour ce décor – elle fut proscrite durant la plus grande partie du siècle suivant : le « vert solide », mis au point pour teindre les toiles en une seule application, donna lieu à plusieurs empoisonnements. Pour l’heure, avec ses moulures dorées et ses corniches ornées de pampres, ce salon fera le bonheur des visiteurs.

Lucie Nicolas-Vullierme, rédactrice en chef des Carnets de Versailles

Le Théâtre Louis Philippe de Compiègne, vue de la salle aménagée en 1832 dans l'enceinte du Château. © château de Versailles / Thomas Garnier.


Le Théâtre Louis-Philippe de Compiègne, témoin précieux d’une histoire, à l’instar du Théâtre de la Reine.

Aménagé par l’architecte Nepveu à l’intérieur d’un ancien jeu de Paume, ce petit théâtre a vu le jour en 1832, à l’occasion du mariage de Louise d’Orléans et de Léopold Ier, roi des Belges. Il connut son apogée au Second Empire, quand Napoléon III et Eugénie faisaient venir à Compiègne les troupes de la Comédie Française de l’Odéon ou du Vaudeville à l'occasion des fameuses « Séries ». Avec la disparition de la quasi-totalité des salles du début du XIXe siècle, qui leur fut hostile, le Petit Théâtre de Compiègne en constitue l’un des rares exemples. Il a, de plus, conservé son rideau et une série de décors exceptionnels du grand peintre et décorateur de théâtre, Charles Cicéri (1782-1868).


À VOIR

Le décor du « Salon vert » est visible dans le cadre de visites-conférences sur réservation