Splendeur et tâtonnements

Tout juste restauré, le plafond du salon de la Paix, à l'extrémité de la galerie des Glaces, a dévoilé la genèse de sa réalisation par Charles Le Brun et son atelier à la fin du XVIIe siècle. Les analyses infrarouges ont décelé de nombreux repentirs qui traduisent les hésitations des artistes et l’évolution du contexte historique.

Relevé sur la réflectographie infrarouge du dessin préparatoire, détail. La réflectographie est une technique de diagnostic non-invasive qui met en évidence les matériaux à base de carbone tels que le fusain, le graphite, etc. De ce fait, elle est particulièrement utile pour détecter les dessins préparatoires et les changements.© Arcanes.

Situé à l’extrémité sud de la galerie des Glaces, le salon de la Paix fait pendant au salon de la Guerre, au nord. Son plafond, célébrant la paix revenue en Europe après la guerre de Hollande, puis celle des Réunions contre l’Espagne et ses alliés, a été décoré entre 1685 et 1686 par Charles Le Brun et son atelier. Sa restauration, sous la maîtrise d’oeuvre de l’architecte en chef des monuments historiques Frédéric Didier, nous a permis de redécouvrir la peinture originale ainsi que le processus créatif de sa conception.

L'ensemble du plafond du salon de la Paix une fois restauré. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Lors du nettoyage des peintures de ce plafond, ce qui nous a le plus frappées a sans doute été la différence de traitement, technique et artistique, entre les voussures et la coupole. Cette dernière présentait une matière picturale extrêmement pauvre, à la qualité nettement inférieure à celle des voussures. Certains des membres du conseil scientifique ont avancé une hypothèse : Le Brun étant âgé de plus de soixante ans à l’époque de la réalisation de cette partie centrale aurait confié à ses collaborateurs non seulement l’étude préliminaire des nombreuses figures mais également leur exécution. L’atelier aurait travaillé les personnages, nus et drapés, séparément puis, probablement sous la suggestion du maître, les aurait positionnés dans la composition globale.

La comparaison des analyses infrarouges de la coupole et des voussures semble confirmer cette façon de travailler. Au niveau des voussures, les changements concernaient surtout la mise en place de la composition au cours de la phase de peinture alors que, pour la coupole, les tâtonnements étaient perceptibles sur le plan de l’iconographie comme pour le positionnement des figures dès le dessin préparatoire.

Coupole du salon de la Paix, visage de la France en cours de nettoyage. © Château de Versailles / Christian Milet.

La femme aux trois visages

Un des repentirs les plus intéressants a été, sans aucun doute, la tête de la France, représentée au cœur de la coupole. Le dessin préparatoire montre un visage frontal et hiératique, alors que, dans la version aujourd’hui visible, il est tourné vers la gauche. Le nettoyage a mis en évidence, sous des repeints datant du XIXe siècle, ce visage frontal et, par-dessus, une première orientation du visage vers la gauche qui semblait très ancienne, peut-être par Le Brun lui-même.

Nous nous sommes interrogés sur la date de cette modification. Une gravure par Marie Anne Hyacinthe Hortemels, publiée dans Versailles Immortalisé, de Jean-Baptiste Monicart, prouve qu’elle est survenue avant 1720. On la doit très probablement au contexte politique, la révocation de l’Édit de Nantes, contre le protestantisme, ayant été signée le 18 octobre 1685. C’est pourquoi la tête de la France aurait été tournée vers l’Hérésie, elle-même rajoutée à sa droite, pour la chasser. Même si l’influence de Louvois est encore à vérifier, il est fort probable que celui-ci, directeur des Bâtiments du Roi, a joué un rôle, comme pour la galerie des Glaces1, dans la réflexion iconographique des décors.

Voussure de L'Europe chrétienne, détail de la Justice : on remarque les repentirs au niveau de la balance. © Arcanes.

Remplacements, déplacements, remaniements

Les quatre voussures, sur toile marouflée, ont aussi fait l’objet de transformations : ajouts de personnages ou modifications de postures, effectuées lors de la peinture. Un premier exemple est fourni par L’Europe chrétienne en paix qui, dans le dessin préparatoire, est entourée par un groupe formé par un putto jouant avec un cheval, alors que, dans la version finale, sont représentées les figures de la Piété et de la Justice. Pour cette dernière, deux repentirs étaient très visibles : la position de sa balance, inclinée tout d’abord vers la gauche, puis déplacée vers le bas, et enfin positionnée vers la droite dans la version finale ; son épée, pointée vers le ciel au départ, se trouve finalement posée sur son épaule droite.

Voussure de L’Espagne, détail de l’Espagne. On voit, à travers la robe bleue, le manteau orange de la première composition.© Arcanes.

La voussure de L’Espagne accepte la paix a fait également l’objet de remaniements. Par exemple, les hommes de la partie gauche du dessin préparatoire ont été remplacés par des putti portant des drapeaux et jouant des castagnettes. Dans le vêtement de l’Espagne, on a pu voir également, à cause du vieillissement de l’huile et de l’usure de la peinture, la première composition de son manteau orange passant au-dessus de sa robe bleue.

Ces changements et ces repentirs rappellent ceux que nous avons rencontrés dans la galerie des Glaces durant sa restauration, il y a quelques années. Un programme iconographique si complexe, exécuté sur des surfaces si vastes, donne lieu, de toute évidence, à de nombreux changements et réajustements, y compris dans un atelier aussi organisé que celui du « premier peintre du Roi ». C’est l’occasion de mieux comprendre la personnalité et le rôle de Charles Le Brun, à la fois artiste et maître d’œuvre à la cour de Louis XIV.

Béatrice Marciani, historienne de l’art,
et Cinzia Pasquali, restauratrice d’œuvres d’art.

1. Gérard Sabatier, Versailles ou la figure du Roi, Paris, Albin Michel, p. 386.

Le salon de la Paix est restauré grâce au mécénat du groupe Renault.


Gravure de la coupole du Salon de la Paix par Marie Anne Hyacinthe Hortemels, 1720. © DR.

Quatre précédentes restaurations pour un plafond d’exception

Dès la fin du XVIIe siècle, l’histoire matérielle du plafond est jalonnée de nettoyages périodiques et d’interventions majeures. Les facteurs de dégradation, largement évoqués dans les archives, sont d’ordre structurel et thermo-hygrométrique : les infiltrations provoquées par les intempéries, le manque de chauffage pendant les deux guerres mondiales et le fort taux d’humidité ont fragilisé les supports de la coupole et des voussures. Sur deux siècles, on compte quatre restaurations d’envergure. En 1765, Mme Godefroid a « raccommodé la Coupole et les voussures », ce qui pourrait signifier qu’elle est intervenue sur les supports1. Vingt ans plus tard, le sieur Godefroid écrit un mémoire dans lequel il dit avoir nettoyé, levé des repeints, retiré le vernis et refait beaucoup d’endroits du plafond2. L’année 1814 marque une nouvelle étape importante : le peintre-restaurateur Heim a nettoyé, déverni et repeint entièrement la coupole. Les voussures ont été de nouveau marouflées et restaurées. La dernière intervention sur le plafond a été menée par Pierre Paulet en 1953 : il s’agit d’une restauration générale comprenant des opérations de consolidation des supports et de la couche picturale.

1. Archives nationales (AN), O/1/1922/1/2

2. AN, O/1/1922/A