Tout un périple pour
les Grandes Eaux

On venait déjà assister aux Grandes Eaux, dans les années 1840, après que Louis-Philippe eut fait de Versailles un musée, mais le trajet, depuis Paris, n’était sans doute pas sans surprises. Une série de caricatures du début du XXe siècle, acquise il y a deux ans par le Château, l’illustre avec beaucoup d’humour.

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), 9 heures du matin, départ des coucous de la Concorde, N°142, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

Albert Feuillastre, l’auteur de cette série, a choisi de présenter le trajet Paris-Versailles des années 1840 comme une succession d’obstacles à franchir. En « coucou », malle-poste ou « gondole versaillaise accélérée », cette aventure en huit étapes débute place de la Concorde et s’achève, six heures plus tard, sur la place d’Armes du Château alors que celui-ci s’apprête à fermer. Adieu les Grandes Eaux qui, déjà à l’époque, attiraient de nombreux visiteurs !

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), La Barrière des Bonshommes à Passy N°143, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

Aborder avec dérision le thème des déplacements en voiture apparaît comme un trait récurrent de la littérature ou du dessin. À la même époque que Feuillastre, mais dans un style beaucoup plus contemporain, l’illustrateur Sem (1863-1934) traitera lui aussi de scènes d’attelages moquant la société aristocratique de son temps. Cette approche satirique s’inscrit dans une tradition dont témoignent de nombreuses estampes conservées au musée Carnavalet ou à la Bibliothèque nationale. Au XIXe siècle, comme auparavant au XVIIIe, on s’amuse des vicissitudes dont pâtissent les voyageurs : accidents, voitures qui versent, chamailles entre cochers.

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), La Malle-Poste de Bordeaux N°144, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

Le réalisme, la précision dont fait preuve Albert Feuillastre semblent s’appuyer sur une documentation historique solide. Dans ces planches intitulées « De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux », cabriolets, calèches, diligences, correspondent à des modèles qui ont effectivement existé. La représentation des « coucous », ces voitures de location stationnées sur la place de la Concorde lorsqu’elles desservaient l’Ouest parisien, correspond, par exemple, en tout point à celle qu’en fait le « Musée universel, revue illustrée hebdomadaire » en 1872.

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), Un Tamponnement au Pont de Sèvres N°145, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

L’humour de Feuillastre s’exprime dans la lenteur que doivent subir les Parisiens désireux d’assister aux Grandes Eaux de Versailles, auxquelles ils ne parviendront qu’à une heure avancée de l’après-midi. La raillerie relève d’une époque qui découvre la vitesse, où l’automobile et le chemin de fer ont pris définitivement le pas sur la voiture hippomobile. Mais aux limites inhérentes à la traction animale, qui forcent les passagers à descendre de voiture dans les côtes (« La montée de Chaville »), s’ajoutent des ralentissements causés sur la voie par une population locale qui prétend à ses propres divertissements (« La fête à Viroflay »).

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), La Montée de Chaville N°146, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), La Fête à Viroflay N°147, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

Satire sociale, représentation des différentes voitures que l’on pouvait voir sur le chemin entre Paris et Versailles au milieu du XIXe siècle, cette série montre aussi le vif intérêt des Parisiens pour ce lieu après l’ouverture en 1837 du musée voulu par Louis-Philippe. Ces diverses raisons ont justifié son acquisition, en 2017, par l’intermédiaire de la Société des Amis de Versailles, en vente publique. Cette série de caricatures, qui faisait écho à l’exposition « Visiteurs de Versailles. 1682-1789 », puis à celle sur Louis-Philippe, présentée l’automne dernier, est aussi annonciatrice de l’exposition « Versailles revival, 1867-1937 » sur le regain d’intérêt, à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, pour le Château.

Karine Mc Grath, Chef du service des archives du château de Versailles.

 

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), 3 heures du Soir, arrivée Place d'Armes, on repart à 4 heures N°149, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

L'acquisition de cette série de caricatures par le château de Versailles, en juillet 2017, a pu être réalisée par l'intermédiaire de la Société des Amis de Versailles, grâce à la générosité de Franck Paquotte.


Albert Feuillastre, illustrateur spécialisé dans le dessin d’attelages

On sait encore peu de choses sur l’illustrateur lithographe Albert Feuillastre sinon qu’il est spécialisé dans le dessin hippique et d’attelages, actif dans le premier quart du XXe siècle. Dans les années 1920, Feuillastre a exposé à plusieurs reprises ses aquarelles au salon annuel du Concours hippique de Paris mettant à l’honneur des artistes animaliers. Il a également illustré différents ouvrages ou fait la une de la revue « Le sport universel » en mars 1924 avec une Fliguette hollandaise, voiture hippomobile légère s’apparentant au cabriolet.

Albert Feuillastre, De Paris à Versailles pour les Grandes Eaux (1842), Sous les Quinconces de la Patte d'Oie N°148, vers 1920. © Château de Versailles, dist. RMN / Christophe Fouin.

Albert Feuillastre représente la plupart du temps des attelages du siècle précédent au travers de scènes du passé. Son travail n’est pas sans évoquer l’œuvre d’un Victor Adam (1801-1867) qui produit entre autres, entre 1841 et 1844, la série « Suite de voitures modernes et de chevaux harnachés », aujourd’hui conservée au musée Carnavalet. Mais Feuillastre se différencie de Victor Adam par l’humour dont il connote souvent son œuvre et qui le rapproche des caricaturistes. Il a d’ailleurs été membre de la Société des dessinateurs humoristes fondée et présidée par Charles Léandre (1862-1934), qui a pu inspirer l’illustrateur dans sa manière de représenter les personnages.


À VOIR

Les Grandes Eaux Musicales, les Jardins Musicaux et les Grandes Eaux nocturnes

au château de Versailles