Séjour incognito
à Trianon

Ces artistes reconnus à l’échelon international sont venus à Versailles travailler à des œuvres nouvelles pour les présenter aux quatre coins du Domaine de Trianon.

Péristyle du Grand Trianon. © Château de Versailles / Didier-Saulnier.

Au cours des dernières années, on avait vu dans le parc des installations monumentales de Giuseppe Penone, d’Anish Kapoor et d’Olafur Eliasson, des interventions dans les bosquets par les artistes de « Voyage d’hiver » et, à l’automne dernier, une première incursion de la photographie dans le Domaine de Trianon, avec les figures historiques d’Hiroshi Sugimoto qui avaient l’air étonnamment à leur place, en noir et blanc entre les boiseries dorées.

Ce printemps, c’est une nouvelle étape qui est franchie. Exclusivement photographique, l’exposition « Versailles – Visible/Invisible », qui rassemble cinq créateurs de générations et d’horizons divers, semble plus furtive que les projets précédents. « Nous avons voulu que les œuvres se glissent dans ce décor plutôt qu’elles ne se posent sur lui. D’ailleurs tous les artistes ont fait en sorte, chacun à sa façon, de contourner le monument en se plaçant hors de l’évidence de Versailles », raconte Jean de Loisy, co-commissaire de l’exposition avec Alfred Pacquement. Depuis plusieurs mois, tous se sont profondément engagés dans la conception d’œuvres nouvelles reposant sur un dialogue étroit avec Versailles. Après de longues promenades, chacun d’eux a choisi un espace, parfois inattendu, toujours à Trianon dont l’atmosphère intime était plus propice à ce projet que celle du Château, comme le souligne Alfred Pacquement.

Martin Parr au Pavillon Frais, dans le domaine de Trianon. Vue de l’exposition " Versailles - Visible / Invisible", château de Versailles, 2019. Courtesy de l’artiste Martin Parr. © Tadzio

Martin Parr : visiteurs et perches à selfies

Certaines œuvres se sont imposées comme des évidences au regard de la pratique de leurs auteurs. Célèbre pour ses images documentaires, le britannique Martin Parr, membre de l’agence Magnum, a photographié les touristes dans les sites les plus fréquentés du Château, là où passent les huit millions de visiteurs par an, tendant à bout de bras leurs perches à selfies : la galerie des Glaces, la fontaine de Latone, les marches qui descendent vers le parc, la cour d’Honneur… Curieusement, Martin Parr n’avait jamais visité Versailles, remarque Alfred Pacquement. D’objet d’étonnement, abondamment montré par les premiers maîtres de la photographie comme Édouard Baldus et Edward Steichen, le domaine de Versailles est devenu, sous l’objectif de Martin Parr, un simple fond. Ces images, qui constituent une critique virulente de la société actuelle et du tourisme de masse, sont montrées dans le Pavillon Frais, au sein d’une structure circulaire construite par l’architecte franco-libanaise Hala Wardé. En dépit du régime de survisibilité dans lequel nous vivons, n’est pas toujours visible ce que l’on croit, semble nous dire Martin Parr.

Nan Goldin au Petit Trianon. Vue de l’exposition « Versailles – Visible / Invisible », château de Versailles, 2019. Courtesy de l’artiste Nan Goldin en collaboration avec Soundwalk Collective, Hala Wardé & HW Architecture. © Tadzio.

Nan Goldin : Trianon sous terre

Du jour à la nuit, Nan Goldin a élu un royaume souterrain : les sous-sols du Petit Trianon, dans lesquels elle s’est passionnément plongée. Figure incontournable de la scène britannique des années 1980, connue notamment pour sa « Ballad of Sexual Dependency » qui mettait en scène ses amis proches dans leurs vies quotidiennes souvent marquées par l’alcool et la drogue, elle s’est élancée à Versailles dans une nouvelle ballade élégiaque. Avec leurs canalisations mangées par le vert-de-gris qui conduisent l’eau jusqu’à la fontaine de Latone, les souterrains du Petit Trianon, éclairés par une lumière presque surnaturelle, évoquent des entrailles à la fois organiques et minérales. L’accrochage en forme de papier peint a été conçu également par Hala Wardé que Nan Goldin a invitée dans le projet. « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits »… Mise en oeuvre par le collectif Soundwalk, la bande-son donne à entendre la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » (1791) d’Olympe de Gouges. On entre dans le Petit Trianon par une porte dérobée, et on en ressort directement de l’autre côté, dans le jardin, partagé entre sentiments d’oppression et de libération. Dans un autre volet de sa recherche, Nan Goldin a également travaillé sur la statuaire féminine du parc de Versailles, tout en faisant référence à la marche des femmes de 1789, annonciatrice de la Révolution.

Dove Allouche dans la Galerie des Cotelle, au Grand Trianon. Vue de l’exposition « Versailles – Visible / Invisible », château de Versailles, 2019. Courtesy de l’artiste Dove Allouche. ©Tadzio

Dove Allouche : hommage au gypse

C’est aussi d’un monde caché que Dove Allouche a choisi de s’emparer – mais finalement pas les marbres de Versailles auxquels il s’était d’abord intéressé pour leur noblesse et pour les surprises chromatiques et sensuelles qu’ils révèlent. Dans un geste engagé, il a choisi d’explorer l’univers du gypse, ce matériau pauvre, partout utilisé dans les décors mais jamais laissé à nu, ce matériau ductile, modeste, toujours travaillé, orné, doré... Pour en retrouver les origines, il a voyagé jusque dans des carrières, au cœur des Pyrénées ; il en a rapporté de fines lamelles qu’il a photographiées et agrandies. Poursuivant la pratique qu’il a mise en place depuis une vingtaine d’années, il a plongé au cœur de ces images d’une sidérante beauté, compositions abstraites et colorées qui évoquent la peinture de Gerhard Richter. Au Grand Trianon, dans la galerie des Cotelle, ces images sont mises en scène sur des cimaises également pensées par Hala Wardé pour faire surgir la magie de ces matériaux.

Viviane Sassen au Salon des Glaces, Grand Trianon. Vue de l’exposition " Versailles - Visible / Invisible", château de Versailles, 2019. Courtesy de l’artiste Viviane Sassen. © Tadzio.

Viviane Sassen : quelques fantômes

Alfred Pacquement et Jean de Loisy ont aussi exploré les franges du médium photographique, notamment dans l’univers de la mode. C’est ainsi qu’ils ont découvert l’œuvre de Viviane Sassen qui mène une pratique personnelle en parallèle d’un certain nombre de commandes qu’elle assume. À Versailles, cette artiste néerlandaise s’est prise d’un intérêt profond pour des lettres de Marie-Antoinette qu’elle a nappées de couleurs, pour des nez en métal utilisés par des syphilitiques du XVIIIe siècle, pour des détails de sculptures, saisis selon des cadrages distordant les corps de pierre de la façon la plus surprenante. À partir de toutes ces images, elle a réalisé un diaporama et des tirages monumentaux qui sont installés dans le Grand Trianon comme pour le repeupler de fantômes étranges et mélancoliques, une façon de voir le bâtiment tel qu’on l’imaginerait habité.

Eric Poitevin à l'Orangerie de Trianon. Vue de l’exposition " Versailles - Visible / Invisible", château de Versailles, 2019. Courtesy de l’artiste Eric Poitevin. © Tadzio.

Éric Poitevin : fleurs toxiques et soleils pâles

Éric Poitevin s’est, quant à lui, installé un peu plus loin, dans l’Orangerie de Trianon vidée de ses arbres pendant la belle saison. Virtuose portraitiste de mauvaises herbes, il a réalisé deux séries d’images. La première révèle les longues boucles contournées de pieds d’angéliques qui forment presque une écriture ; ces plantes délicates, photographiées en studio, sont aussi des fleurs toxiques. La seconde montre des soleils pâles, photographiés de face : images impossibles, rêves d’enfants, monochromes subtils. Avec la complicité d’Alain Baraton, Jardinier en chef du Domaine de Trianon, Éric Poitevin a pris possession de l’intérieur du bâtiment et d’une charmille. Ses images résonnent avec le rêve cosmique que Versailles incarne depuis quatre siècles, entre mélancolie et enchantement.

Anaël Pigeat,
journaliste et critique d’art


À VOIR

Exposition d’art contemporain Versailles – Visible / Invisible
Dove Allouche, Nan Goldin, Martin Parr, Éric Poitevin, Viviane Sassen

Jusqu'au 20 octobre 2019
Domaine de Trianon

Exposition présentée par l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles/Production délégué Château de Versailles Spectacles, avec le mécénat du fonds de dotation Émerige.

Commissariat : Jean de Loisy, directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, et Alfred Pacquement, commissaire pour l’art contemporain à Versailles.

Hala Wardé & son studio HW architecture, architecte-scénographe.

Horaires :
Tous les jours, sauf le lundi : 12 h-18 h 30 (dernière admission à 18 h)

Billets :
Accessible avec le billet Domaine de Trianon, le Passeport ou le Passeport 2 jours, ainsi
que pour les bénéficiaires de la gratuité.
Gratuit et illimité avec la carte « 1 an à Versailles ».