Givenchy, le goût français

Hommage au grand couturier décédé au printemps dernier. Il aimait Versailles avec passion et contribua au rayonnement du Château à sa manière, par ses idées, ses relations et cette incarnation souveraine de l’élégance.

Portrait d’Hubert de Givenchy. © revue Château de Versailles / Photo12 - Emanuele Scorcelletti.

Je ne pensais qu’à Audrey Hepburn… C’était la première fois que je rencontrais Hubert de Givenchy, dans un salon de son hôtel particulier parisien où les mots pour décrire « l’art de vivre à la française » n’étaient déjà que vains superlatifs. Il se déplia d’un fauteuil. Immense, massif, et son visage était le contraire de son corps : des yeux clairs d’une grande douceur, un sourire à la Cary Grant, une courtoisie extrême.
Je rêvais de lui parler de sa célèbre petite robe noire, de cette alliance entre le couturier et son modèle, unique, parce que c’étaient eux, Givenchy et Hepburn, qui unissaient la mode et le cinéma dans la connivence parfaite de leur amitié.

Esquisse de la main de Givenchy illustrant sa réflexion pour la mise en scène de la pièce des Bains qui fut confiée à une amie, Isabelle de Borchgrave. © Château de Versailles / Christophe Fouin

Mais je venais d’être nommée à la tête de l’Établissement public du château de Versailles et nous allions, quelques jours plus tard, ouvrir la pièce des Bains des appartements privés de Marie-Antoinette, restaurée grâce aux Amis Européens de Versailles et à la Société des Amis de Versailles sur une idée d’Hubert de Givenchy. L’idée était originale, novatrice. Givenchy pensait qu’il fallait animer ce lieu de vie quotidienne un peu froid et dénudé, manquant d’attrait pour les visiteurs. Il avait suggéré une mise en scène éphémère, un décor de papier réalisé par son amie Isabelle de Borchgrave autour des silhouettes de la Reine, de Madame Campan, sa première femme de chambre, et d’une servante.
Beaucoup à Versailles avaient été réticents. Béatrix Saule, alors directrice du musée, avait approuvé cette installation pour un an. Depuis, celle-ci a fait fureur à Tokyo où les Japonais avaient souhaité reconstituer la salle des bains pour l’exposition sur Marie-Antoinette1, en 2016…

L’ami de Gérald Van der Kemp
Hubert de Givenchy avait eu l’élégance de ne pas évoquer ces tergiversations, son impatience face à la lenteur des remeublements de Versailles. Très vite, nous n’avions parlé que de ce domaine qu’il connaissait intimement et dont il aimait tout, disait-il. Il faisait partie de cette génération de collectionneurs et de mécènes qui ont comme intégré Versailles à leur propre vie, dans des hôtels de la même époque, dans des châteaux qui en étaient inspirés, au milieu de meubles qui « auraient pu » être choisis par les rois et les reines. Ils y ont forgé leur goût grâce à Gérald Van der Kemp2 qui leur donnait l’illusion d’être reçus dans une « maison » familière.

« Il faisait partie de cette génération de collectionneurs et de mécènes qui ont comme intégré Versailles à leur propre vie. »

Givenchy avait, comme eux, découvert Versailles grâce au conservateur en chef dont il était devenu l’ami. Ceux qu’il y retrouvait étaient ses clients. Comme eux, il se faisait une idée de Versailles et de ses jardins. Il était passionné, mais exigeant, parfois jaloux. Il pensait qu’avant de restaurer ou de restituer certains décors, il fallait remeubler le Château pour lui redonner vie et pour cela, il aurait voulu qu’on acceptât plus de meubles ou d’objets d’exception, même s’ils n’avaient pas appartenu à Louis XIV ou à Louis XV.

Vase chinois bleu lapis (porcelaine, pâte dure,
décor lapis), par Jean-Jacques Dieu et Nicolas Schradre, 1781. Détail. Les anses à tête de Chinois sont en or. © Château de Versailles / Christophe Fouin.

Un philanthrope
Président du World Monuments Fund, membre de la Société des Amis de Versailles de 1993 à 2012, membre de la commission d’acquisition du château de Versailles de 2004 à 2008, il a été lui-même un généreux mécène, notamment en permettant que le vase chinois bleu lapis acheté par Madame Adélaïde en 1783 retrouve le cabinet intérieur de la fille de Louis XV. Mais Hubert de Givenchy a peut-être fait plus encore. Lui qui avait hésité entre trois métiers si liés aux savoir-faire de Versailles – couturier, décorateur ou architecte – il a su, pendant toute sa vie, illustrer avec justesse et distinction ce goût français qui émerveille le monde entier et qui s’incarne dans les châteaux de Versailles et de Trianon, dans les jardins et les bosquets. Il savait convaincre ses amis d’ici et d’ailleurs que ce Versailles qu’il « aimait passionnément », restait une « source sans fin ». Cette influence discrète et raffinée n’avait pas de prix. Hubert de Givenchy est mort le 10 mars 2018.
Nous n’avons jamais parlé d’Audrey Hepburn…

Catherine Pégard,
Présidente de l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles

 

(1) Exposition « Marie-Antoinette, une reine à Versailles » au Mori Arts Center Gallery à Tokyo, Japon, du 25 octobre 2016 au 26 février 2017.

(2) Gérald Van der Kemp était conservateur en chef du château de Versailles et de Trianon de 1953 à 1980.

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