Un nouveau dessein pour Versailles

Pour la première fois, le château de Versailles fait honneur à celui qui transforma l’ancienne résidence royale en un musée « à toutes les gloires de la France ». Ouvrir le Château à tous et l’inscrire à nouveau dans une histoire glorieuse au service de son propre règne : les ambitions de Louis-Philippe étaient claires et son énergie a permis de mener à bien cette entreprise colossale.

Louis-Philippe dans la galerie des Batailles, par Franz Xaver Winterhalter, 1841.
© Château de Versailles / Jean-Marc Manaï.

Louis-Philippe a fait croire qu’il avait sauvé Versailles de la ruine. Après l’ouverture des Galeries historiques le 10 juin 1837, François Guizot n’écrivait-il pas que « l’idée de ce musée ne fut guère d’abord, dans l’esprit du roi Louis-Philippe lui-même, qu’un expédient pour sauver de la destruction barbare et d’un emploi vulgaire ce palais et ces jardins, l’oeuvre et le séjour magnifique du plus puissant et du plus brillant de ses ancêtres1 » ? En réalité, si le château n’avait jamais été menacé de destruction, il trouva un emploi nouveau sous la monarchie de Juillet : Louis-Philippe avait compris que le mythe était plus puissant que la réalité et que Versailles ne pouvait se justifier qu’en devenant un établissement culturel. Il en a fait un musée ouvert à tous, notion presque banale aujourd’hui, qui ne l’était pas alors pour la destination d’un monument historique. C’est vrai, Versailles était un lieu embarrassant depuis le départ de Louis XVI et de Marie- Antoinette, le 6 octobre 1789 : la distance entre la grandeur passée et la solitude présente tenait du symbole, tant le Château n’avait de sens qu’en fonction de son histoire. À partir de la loi du 2 mars 1832, qui rattachait Versailles au domaine de la Couronne, les travaux pouvaient commencer. Travailleur acharné, le roi se mêla de tout pendant quinze ans ; il n’eut recours à aucun intermédiaire et l’architecte Frédéric Nepveu dut souvent se contenter d’appliquer les décisions royales.

Palais de Versailles, aile du Nord. Coupe sur les salles de l’aile du Nord, de la galerie de pierre, des salles des Croisades et de Constantine, par Eugène Denis, dessinateur de l’agence d’architecture de Frédéric Nepveu, 1841. Détail.
© Château de Versailles / Christophe Fouin.

Des milliers de peintures encastrées dans des boiseries blanc et or

À partir de 1833, d’un bout à l’autre du Château, dans les ailes du Nord et du Midi, les travaux ont fait naître les Galeries historiques consacrées aux batailles, de Tolbiac à Wagram, aux guerres de la Révolution, du Consulat et de l’Empire, aux États généraux, aux croisades, à la conquête de l’Algérie. Des milliers de peintures ont couvert les murs, encastrées dans des boiseries peintes en blanc et or. Les oeuvres commandées sous la monarchie de Juillet répondent aux critères attendus d’un art officiel soumis à l’idéologie royale, exposant la gloire militaire. Les artistes furent nombreux à répondre aux commandes et tous les courants artistiques furent concernés : d’abord, quelques maîtres comme Antoine Jean Gros, François Gérard ou Horace Vernet, puis surtout les élèves des élèves de Jacques Louis David : Eugène Lami, Eugène Devéria, Alexandre Évariste Fragonard, Hortense Haudebourt-Lescot, Théodore Gudin, Merry-Joseph Blondel, Ary Scheffer, Jean Alaux, Siméon Fort, mais aussi Eugène Delacroix ou le sculpteur James Pradier. Tous les styles ont été convoqués, néo-gothique dans les salles des Croisades, néo-Louis XIV et néo-Boulle dans le Grand Appartement du roi.

Le roi Louis-Philippe entouré de ses cinq fils sortant par la grille d'honneur du château de Versailles après avoir passé une revue militaire dans les cours, 10 juin 1837, détail, par Horace Vernet.
© Château de Versailles

Face à face avec Louis XIV

Au lieu de nier le passé, Louis-Philippe a instauré un va-et-vient incessant avec le présent. Le dialogue fut volontairement proposé et assumé par le roi des Français, héritier de l’Ancien Régime dans la représentation de la nouvelle dynastie. Dans ses œuvres comme dans sa décoration, le nouveau Versailles répondait à celui de Louis XIV, opposant la galerie des Batailles à la galerie des Glaces, les portraits royaux anciens vis-à-vis des effigies des princes, la conquête de la Franche-Comté face à la conquête de l’Algérie.

« Tout fut prévu, depuis les torchères et les lampes Carcel, les banquettes et les mises à distance, jusqu’au chauffage. »

Le roi chercha la correspondance dans le vocabulaire décoratif, les galeries en enfilade, les portes symétriques et les bas-lambris de marbre, les voûtes historiées jusque dans la chambre du Roi, point d’orgue de la visite où le touriste a remplacé le courtisan, mais aussi falsification d’envergure réunissant tous les Bourbons autour d’un lit « néo-incertain » commandé à Jacob-Desmalter. Ce fut dans la magnificence et dans l’allusion que Louis-Philippe, protecteur des arts comme son aîné, alla chercher le symbole.

Palais de Versailles, aile du Midi. Projet de couverture de la galerie des Batailles, par l’agence d’architecture de Frédéric Nepveu,
1835-1836. Détail.
© Château de Versailles.

La transformation du Château en musée ne s’est pas faite de manière radicale. Le roi n’a jamais oublié la résidence dans le corps central et les Grands Appartements ont conservé leur appellation. Quant à la disparition des appartements d’Orléans pour faire place à la galerie des Batailles, elle s’inscrit dans la série de destructions qui ponctuent l’histoire du Château depuis les années 1660, selon l’utilisation pragmatique des lieux qui sacrifia les différentes chapelles ou l’escalier des Ambassadeurs. Louis-Philippe était passionné par toutes les nouveautés techniques et il n’hésita pas à introduire des structures métalliques dans l’architecture de Jules Hardouin-Mansart afin d’éclairer les immenses galeries par des verrières zénithales. Tout fut prévu, depuis les torchères et les lampes Carcel, les banquettes et les mises à distance, jusqu’au chauffage.

Lustre muni d’anciennes lampes à huile dites « lampes Carcel ».
© Château de Versailles / Thomas Garnier.

Louis-Philippe avait le souci d’un enseignement normatif qui valorisait le récit ; Versailles fut son outil de propagande. Son imaginaire reposait autant sur l’art de la mémoire que sur le jeu de la récupération, mais celle-ci n’exclut pas le chef-d’oeuvre. Loin d’adhérer à l’idéologie nationaliste et coloniale de la monarchie de Juillet, et sans contradiction, l’exposition fait oeuvre de mémoire et témoigne de ce que fut Versailles pendant une grande partie du XIXe siècle, avec ses ambitions, ses caprices et ses collisions, mais aussi ses défaillances, ses ombres et ses ténèbres. Ni tout à fait château ni tout à fait musée, la part d’arbitraire des choix de Louis-Philippe en fait la saveur incomparable.

Valérie Bajou, Conservateur en chef au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

(1) François Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Paris, Michel Lévy frères, 1861, tome IV, p. 250.

 

Exposition organisée avec le mécénat de Plastic Omnium, Axa, Arquus et Farrow & Ball.


À VOIR

Exposition
Louis-Philippe et Versailles
Jusqu’au 3 février 2019, château de Versailles
#LouisPhilippeVersailles

Commissariat : Valérie BajouConservateur en chef au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

Scénographie : Hubert le Gall

Horaires :
Tous les jours, sauf le lundi, le 25 décembre et le 1er janvier.
9 h-17 h 30 (dernière admission à 17 h).

Billets :
Accessible avec un billet Passeport ou Passeport 2 jours, le billet Château, le billet Exposition, ainsi que pour les bénéficiaires de la gratuité.
Gratuit et illimité avec la carte « 1 an à Versailles ».


AUTOUR DE L’EXPOSITION

Visites guidées de l’exposition :
À 10 h 30 : 21, 23 et 28 octobre ; 3, 14, 16 et 30 novembre ; 1er, 8, 13, 15, 18 et 26 décembre ; 4, 16, 18 et 24 janvier ; 1er février
À 14 h 30 : 17 et 25 octobre ; 9, 21 et 25 novembre ; 12, 16 et 21 décembre ; 31 janvier ; 2 février.

Visites guidées pour approfondir le Versailles du XIXe siècle : « La galerie des Batailles, l’histoire selon Louis-Philippe », « Les salles des Croisades »,
« Les salles Empire : la légende napoléonienne », « Louis-Philippe et sa famille à Trianon ».

Visites Famille : « Louis-Philippe en famille »
À 10 h 30 : 18, 25 novembre ; 1er, 9, 16, 27 décembre; 2, 13, 27 janvier.
Sur réservation par téléphone au 01 30 83 78 00 ou en ligne sur chateauversailles.fr

Programmation spécifique pour les abonnés « 1 an à Versailles »


À LIRE

Catalogue de l’exposition :
Sous la direction de Valérie Bajou, co-édition château de Versailles / Somogy, 24 × 30 cm, 49 €.
Disponible sur boutique-chateauversailles.fr

Un livret-jeu gratuit pour les 8-12 ans disponible également à l’entrée de l’exposition.
En partenariat avec Paris Mômes.


À APPROFONDIR

Versailles du XIXe siècle en 100 secondes : une mini-série à découvrir en partenariat avec Beaux-arts.

De nombreux contenus et vidéos sont à retrouver sur chateauversailles.fr et nos réseaux sociaux. #LouisPhilippeVersailles

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