Scaramouche en clair-obscur

Acquis auprès d’une galerie d’art lyonnaise, un tableau caravagesque fait honneur à une figure centrale de la commedia dell’arte. Né en Italie, c’est pourtant à la Cour de France que Tiberio Fiorilli, alias Scaramouche, a déployé ses talents.

Scaramucia Fricasso, estampe par Jacques Callot, 1621-1622.
© RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Adrien Didierjean

« Il fait noir comme dans un four. Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez. » Ainsi, en 1667, Molière ouvre-t-il sa nouvelle pièce, Le Sicilien ou l’Amour peintre, identifiant la nuit au célèbre personnage de la commedia dell’arte. Ce sont bien les noirs profonds du costume de Scaramouche qui dominent le tableau du peintre caravagesque Pietro Paolini, récemment acheté par le château de Versailles.

Cette belle oeuvre a été attribuée à l’artiste lucquois par l’historien de l’art Gianni Pappi, par extension de l’identification et de l’attribution – respectivement par Maria Ines Aliverti et Pierre Rosenberg – d’une autre toile du peintre représentant le même personnage, conservée dans une collection particulière. Comme le souligne Laurent Salomé, directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, cette nouvelle acquisition se révèle particulièrement importante pour les collections : si elle permet d’évoquer le goût de Louis XIV pour les tableaux caravagesques, elle vient également combler un vide iconographique puisque les représentations peintes de cette figure centrale du théâtre au Grand Siècle restent aujourd’hui très rares.

Né à Naples en 1608, Tiberio Fiorilli débute sa carrière de comédien dans le cercle familial, puis à Florence sous la protection des Médicis. Membre de la commedia dell’arte, il devient célèbre en incarnant Scaramouche, un personnage burlesque créé à partir du type italien des zanni, valets bouffons tantôt ingénieux tantôt balourds, et du type espagnol du capitán, soldat fanfaron et couard, parodie de l’héroïsme militaire. Héritières d’une tradition qui remonte aux pantomimes de la Rome antique, les troupes itinérantes de la commedia dell’arte (ou commedia all’improviso) développent, par opposition au théâtre littéraire (commedia sostenuta), l’art de la pantomime et de l’improvisation sur un canevas comique.

La qualité et la renommée des pièces reposent donc exclusivement sur l’art (l’arte) du comédien improvisateur. Jouant toujours sans masque, le visage simplement poudré, Fiorilli fait figure de virtuose : musicien accompli, formidable acrobate, possédant une gestuelle souple et précise, il excelle dans l’art du mime, jouant comme personne sur les effets de surprise et capable de feindre d’un moment à l’autre la tristesse et la joie, la folie et la sagesse ou d’exprimer toutes les nuances de l’épouvante durant plus d’un quart d’heure, en faisant se pâmer de rire toute l’assemblée, et cela sans prononcer un seul mot.

« Il touchait plus de cœurs par les seules simplicités d’une pure nature que n’en touchent d’ordinaire les orateurs les plus habiles par les charmes de la rhétorique la plus persuasive. Ce qui fit dire un jour à un grand prince qui le voyait jouer à Rome : “Scaramouche ne parle point et il dit les plus belles choses du monde.” » (Gherardi, Colombine Avocat. Pour et contre, scène VII, 1685)

Portrait de Tiberio Fiorilli en Scaramouche, par Pietro Paolini, avant 1640.
© Château de Versailles / Christophe Fouin

La réputation de cet acteur d’exception dépasse rapidement les frontières si bien qu’en 1640, le cardinal Mazarin l’invite à Paris. Directeur de la Comédie-Italienne, Fiorilli s’établit sur la scène du Petit-Bourbon, puis sur celle du Palais-Royal où il alterne avec la troupe de Molière. Une estime professionnelle réciproque lie les deux hommes. Pour le jeune Molière, Scaramouche représente la quintessence du génie comique : il s’inspire de ses farces, de la justesse de ses postures et de son sens prodigieux de la scène pour des actions visuelles provoquant un effet de drôlerie immédiat. Cela donne un nouveau souffle à ses pièces : le comique ne repose plus seulement sur le texte mais sur le jeu corporel de l’acteur. Si elle est incontestable, cette influence a toutefois été exagérée au point que l’on a qualifié abusivement Scaramouche de « maître de Molière ».

Pendant plus de cinquante ans, Tiberio Fiorilli contribue de façon déterminante au succès et à l’enracinement du théâtre italien en France. Dominant « cet art si difficile et si nécessaire de remuer les passions et de les savoir bien peindre sur le visage », selon la belle formule de Gherardi, son succès est immense en un siècle fasciné par l’expression des passions. Cette admiration unanime est encore renforcée par l’attachement personnel et sincère de Louis XIV qui lui conserve toute sa vie une profonde affection.

Fiorilli-Scaramouche meurt à Paris en 1694, à l’âge de 86 ans. La fin de l’histoire est connue : trois ans après sa mort, les comédiens italiens sont chassés de Paris pour avoir froissé la susceptibilité de Madame de Maintenon, visée trop directement par la comédie satirique La Fausse Prude.

 

Hélène Delalex,
Conservateur du patrimoine au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

 


Scaramouche, la guitare et l’enfant-roi

Portrait de Scaramouche, édité par Basset.
© Beaux-Arts de Paris, Dist. RMN-Grand Palais / image INHA

Durant sa petite enfance, Louis XIV adore ce personnage qui vient chaque semaine à la Cour avec sa guitare et accompagné de son chat, de son chien, de son singe et de son perroquet, pour l’amuser ou le consoler d’un chagrin par ses grimaces et ses pitreries. Le petit roi en est si satisfait que le bouffon italien devient son amusement indispensable et que, chaque soir, il l’envoie chercher.

C’est à Scaramouche que l’on doit la plus célèbre lubie du jeune Louis XIV. Comme tout prince, Louis apprend à « toucher » le luth, instrument noble et raffiné par excellence, mais qui l’ennuie prodigieusement. Aussi réclame-t-il, à l’âge de douze ans, d’apprendre à jouer de la guitare. Mazarin et Anne d’Autriche essaient par tous les moyens de lui faire passer cette fantaisie, car la guitare est alors un instrument très populaire, voire comique avec ses accords énergiques que le joueur souligne en frappant des pieds. Inflexible, l’enfant-roi s’obstine avec une fermeté si étonnante que Mazarin finit par céder. En 1651, il dépêche de Mantoue le plus grand virtuose de son temps, Francesco Corbetta, qui publiera sa méthode à Paris, en 1671, La Guitare royale.

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