Entre terre et ciel

Voici l’une des plus importantes restaurations du Château depuis celle de la galerie des Glaces : cet automne, les échafaudages viennent peu à peu envelopper la Chapelle royale, joyau de l’architecture sacrée, qui attendait patiemment que l’on prenne soin d’elle.

La chapelle vue des toits du Château de Versailles. © Thomas Garnier

Elle se démarque en rompant l’immense ligne horizontale que dessine la silhouette du Château. Au sein d’un palais qui compte tant de merveilles, la Chapelle royale représente l’un de ses plus beaux fleurons, commande tout à fait exceptionnelle du Roi qui voulut en faire un symbole dynastique. Plan ramassé pour mieux s’élancer vers le ciel, scansion resserrée des façades, haute toiture, surmontée autrefois d’un lanternon: les références à la Sainte-Chapelle, érigée dans les années 1240 par saint Louis au cœur de son palais à Paris, sont évidentes: à cinq siècles et demi de distance, le roi très chrétien tient à marquer derechef que la France est bien la fille aînée de l’Église.
À l’issue d’une longue gestation, que préfigurent tour à tour quatre chapelles aménagées dans des lieux différents du Château (cf. historique plus loin), elle correspond, à la fois, à la fin de la carrière du grand architecte Jules Hardouin-Mansart, qui meurt avant son achèvement, et à l’aboutissement du règne de Louis XIV, qui lui accorde toutes ses faveurs. Plus de deux millions et demi de livres, malgré la crise qui secoue alors le pays, ont été consacrés à l’édification du monument, et plus de vingt ans d’efforts continus, à considérer par rapport à une moyenne de trois ans pour les autres chantiers.

Les groupes sculptés en pierre qui ornent son grand entablement. © Thomas Garnier

À la charnière entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, ce chef-d’œuvre, unique en son genre, surgit dans l’histoire de l’architecture sacrée de manière isolée, sans prémices ni postérité immédiates. D’une hauteur insigne, la Chapelle royale vient interrompre l’organisation strictement symétrique du Château dans une dynamique qui renoue avec celle des grandes cathédrales gothiques. Le monument est complètement novateur dans sa plastique, particulièrement dans son agencement intérieur. L’emploi, notamment, de colonnes libres et d’architraves horizontales à l’antique ne réapparaîtra de nouveau qu’un siècle plus tard, dans l’église Saint-Philippe-du-Roule, à Paris. Ce péristyle intérieur, dressé sur un étage d’arcades, contribue à l’élancement très particulier de la Chapelle royale. Il favorise l’entrée de la lumière qui échappe au filtre de vitraux sertis de plomb. Celle-ci déferle, en effet, par de grands panneaux de glaces blanches, un véritable luxe à l’époque. Plus remarquable encore est l’ossature métallique de ces vastes baies cintrées, traitée telle une menuiserie et dotée d’ouvrants. Sa dorure s’accordait au bandeau périphérique de vitraux peints de fleurs de lys.

De même que les toitures des cours centrales du Château, celle de la Chapelle royale participe pleinement de l’architecture. Transition symbolique entre terre et ciel, elle s’élève à plus de 40 mètres, sans compter le lanternon qui la couronnait en son milieu(1), accentuant sa verticalité. C’est précisément au point le plus haut, à l’extrémité de la croix surmontant ce lanternon, que convergeaient, afin de conduire les regards, les faux arêtiers décorant encore aujourd’hui la couverture, dans une représentation symbolique de la Trinité. Une théâtralité à la mesure de la préciosité de l’édifice, traité tel un reliquaire avec, en guise de pierreries, la dorure des ornements en plomb se détachant sur le noir bleuté des ardoises. Rappelons que le matériau, traditionnellement utilisé en France pour les grands édifices, n’était jamais laissé tel quel. Apprécié pour sa ductilité qui permettait d’obtenir les formes les plus complexes, le plomb recevait systématiquement un traitement de surface, tout au moins un étamage qui le faisait miroiter comme l’argent. Ici, c’était bien sûr l’or, emblématique du Roi-Soleil, qui rendait la «maison de Dieu», au-dessus de la «maison des hommes », pareille à une châsse monumentale.

Toiture de la Chapelle avec l'un de ses faux-arêtiers, l'arêtier étant un élément recouvrant un angle saillant du toit. © Thomas Garnier


« C’est précisément au point le plus haut, […] que convergeaient, afin de conduire les regards, les faux arêtiers décorant encore aujourd’hui la couverture. »


Mis à part son lanternon, la Chapelle royale est restée quasiment intacte depuis sa construction. D’une conception profondément réfléchie, elle révèle des qualités qui lui ont permis de résister aux assauts du temps. Le choix des pierres, par exemple, dont on a relevé dix natures différentes selon les parties, montre le soin apporté à tous les détails de son architecture. De même que l’évacuation des eaux, chéneaux et tuyaux de descente étant à peine visibles, encastrés dans les maçonneries, cachés par les contreforts et autres modénatures. Quant à sa charpente, c’est, sans conteste, la plus remarquable de l’ensemble du Château, véritable forêt de chênes à trois niveaux.

L’altération, progressive et inéluctable, des matériaux rend néanmoins indispensable une restauration d’envergure. Certaines dispositions adoptées lors d’interventions antérieures ont, par ailleurs, fragilisé le monument, en particulier sa toiture. Le remplacement des clous fixant les ardoises par des crochets, beaucoup moins durables, a accéléré sa dégradation. Des ajouts aux décors de plomb l’ont alourdie, provoquant des infiltrations d’eau et le pourrissement des bois de la charpente, menaçant ainsi l’intérieur. Au niveau des façades, très exposées aux intempéries, le délicat décor sculpté s’érode peu à peu.

 

Cela faisait plus de vingt ans que nous hésitions à entreprendre ces travaux. Avec un édifice d’une telle unité, d’une telle cohérence architecturale, difficile d’intervenir de manière ponctuelle. Le risque était trop grand d’en perturber l’extraordinaire équilibre. Il nous fallait, indubitablement, agir dans la globalité, en commençant par la partie haute du monument, ce qui demandait des moyens considérables.
Le mécénat de la Fondation Philanthropia nous permet, enfin, de franchir le pas. Nous ne saurions trop remercier la Fondation, car c’est grâce à elle qu’un chantier nécessaire, mais qui semblait impossible, va devenir réalité. La Chapelle va ainsi retrouver la lisibilité de son décor et l’harmonie de ses matériaux, par un traitement des façades – parements et sculptures – comme des baies – vitraux et armatures – et une réfection complète de la couverture.

 

Frédéric Didier,
Architecte en chef des Monuments historiques en charge du château de Versailles

 

(1) Lanternon détruit en 1764 pour cause de vétusté, l’étanchéité du revêtement de plomb mal entretenu ayant entraîné le pourrissement de la structure en bois.


Parapluie géant sur Versailles

- 3 000 m2 de façades à traiter,
- 105 m2 de charpente à réparer,
avec 17 tirants métalliques à déposer,
- 125 m2 de toiture en ardoise à remplacer et plus de 400 m2 de tables en plomb dont 100 m2 pour le faîtage et les égouts,
- 1 016 panneaux de vitraux à restaurer et 784 verres à traiter,
- 48 descentes d’eaux pluviales
à refaire.

Septembre 2017 : montage des échafaudages le long de la façade sud de la Chapelle. © Didier Saulnier

La restauration d’un monument tel que la Chapelle royale nécessite des moyens matériels et humains hors-norme. Plus de trois mois sont prévus pour monter l’échafaudage de 50 mètres de haut qui se déploiera sur une surface totale de 4 700 m2. Les peintures, particulièrement précieuses, qui couvrent la voûte intérieure de l’édifice ne doivent courir aucun risque durant la réfection de la toiture. Un immense « parapluie » de 1 400 m2 abritera l’ensemble des échafaudages.

La première tranche de travaux concerne, pour une durée d’environ trois ans, la couverture, les parements, la statuaire et les vitraux de la partie supérieure de la Chapelle, au-dessus du grand entablement qui couronne ses deux premiers niveaux. Des travaux complémentaires sont ensuite programmés pour les parties basses afin de retrouver toute l’harmonie de ce chef-d’œuvre.

 


D'un coin à l'autre du Château... s'est élaborée la Chapelle royale

Vue axonométrique du premier étage du Château montrant l'emplacement des chapelles successives. © Aloest

1663 : Un premier sanctuaire est attesté, dans le Château hérité de Louis XIII, dans le pavillon situé à l’extrémité de l’aile du Nord, à l’emplacement de l’actuelle pièce de la Vaisselle d’or.
1670 : L’agrandissement du Château par l’Enveloppe de Le Vau entraîne l’installation de la chapelle au sud du corps central, à l’emplacement de l’actuelle seconde antichambre de la Dauphine et, au-dessus, de la salle des Gardes de la Reine.
1672 : Une chapelle plus vaste remplace, juste à côté, la précédente dans ce qui correspond aujourd’hui à la première antichambre de la Dauphine et, au premier étage, à la salle du Sacre.
1682 : Pour des raisons de circulation, la chapelle passe au nord du Château, sur deux niveaux également, à l’emplacement de l’actuel salon d’Hercule et du vestibule à colonnes situé au-dessous.

1682 : Louis XIV annonce officiellement son projet d’une nouvelle chapelle à la mesure de la résidence qu’il est en train de considérablement développer, et confie celui-ci à l’architecte Jules Hardouin-Mansart qui dirige déjà l’ensemble des travaux.
1685 : Un premier projet à plan centré est entrepris au milieu de l’aile du Nord, mais très vite suspendu.
1687 : Le choix de l’emplacement actuel, plus au sud, est définitivement arrêté. Moins ambitieux, le parti d’une chapelle avec chevet en hémicycle à l’est est adopté.
1689 : Jules Hardouin-Mansart, grâce à son système de colonnade intérieure, peut surélever le projet qui atteint les 40 mètres de hauteur, mais la guerre de la Ligue d’Augsbourg compromet les travaux.
1699 : Le chantier, après dix ans d’interruption, peut reprendre.

1700-1704 : Il est décidé, en supprimant les arcs doubleaux initialement prévus et des ouvertures hautes, d’étendre et d’unifier la voûte intérieure en faveur d’une vaste composition qui sera peinte par Antoine Coypel, Charles de La Fosse et Jean Jouvenet.
1705-1707 : Élévation du lanternon de près de 12 mètres de haut surmontant la toiture.
1708 : Au décès de Jules Hardouin-Mansart, son beau-frère et assistant, Robert de Cotte, mène à terme, sous l’œil vigilant de Louis XIV, le projet. L’essentiel du décor, peint et sculpté, est alors réalisé.
1710 : Le 5 juin précisément, la Chapelle royale, enfin achevée, reçoit la bénédiction du Cardinal de Noailles, archevêque de Paris.

 


La Fondation Philanthropia, mécène principal de l'opération

La Fondation Philanthropia, fondation abritante liée à la banque Lombard Odier, est le principal mécène du château de Versailles. Elle y a déjà soutenu la préservation de lieux emblématiques : le bassin et le parterre de Latone en 2015, et l’aile de Trianon-sous-Bois en 2016. « Notre responsabilité est de mettre en œuvre la volonté d’un homme passionné qui, en visite à Paris, était tombé amoureux du Château et a laissé un legs à notre Fondation. En partenariat étroit avec Versailles, Philanthropia s’efforce de transformer cette donation en action concrète et impactante sur le terrain via notamment des restaurations urgentes et nécessaires. Cela permet également de former la nouvelle génération d’artisans des métiers d’art et de contribuer à assurer la relève dont Versailles aura besoin pour rester une référence du patrimoine universel », explique Denis Pittet, Président de la Fondation Philanthropia, qui espère voir d’autres mécènes apporter leur soutien aux tranches de travaux complémentaires prévues pour la Chapelle royale.

 


Plus d'information sur la chapelle royale sur le site du château de Versailles.

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