Bas les masques !

Malgré les apparences, Così fan tutte[1] s’adresse aux amants autant qu’aux amantes. Dans une mascarade implacable,il rabat la superbe de ces messieurs comme il se rit des manières de ces dames, jusqu’à la descente en eux-mêmes dans le délicat passage amoureux de l’absence.

[1] En français : Ainsi font-elles toutes, ou l’École des amants.

Ana Maria Labin (Fiordiligi) et Serena Malfi (Dorabella).
Images du spectacle mis en scène par Ivan Alexandre prises lors des représentations en Suède au théâtre du château de Drottningholm, en août dernier. © Drottningholms Slottsteater / Mats Bäcker.

Une épreuve, comme chez Marivaux ; des masques, une mascarade, mais pour démasquer. Le procédé (une machine en vérité ; une machination, cela s’appelle ainsi : mêkhané en grec) est vieux et saint comme la tragédie. Chez Sophocle, c’est une fausse nouvelle, la mort d’Oreste (rapportée par lui-même sous un masque) qui oblige des coeurs murés, et devenus façades, à laisser craquer l’enduit qui les recouvre : qu’ils crient enfin et, dans un cri, laissent entendre leur vérité. Malgré la mascarade, c’est tout sauf un vaudeville. Chez Mozart, dans L’Enlèvement au sérail, c’est la menace de tortures, envers inattendu de turqueries qui sont pour rire, qui force Konstanze (la bien nommée) à sa profession de foi ; à dire jusqu’où
tiendront la foi jurée à Belmont, sa fidélité, et la capacité d’espérance en chacun de nous qui est la Foi tout court. Et dans La Flûte enchantée, Pamina ne demande, ne postule rien ; elle se moque, elle, de savoir ce qui est mieux, être Prince ou être Homme. Si elle consent à l’insupportable épreuve du silence de Tamino, c’est qu’à moindre prix, nous n’entendrions pas son chant de pure compassion, pardon céleste aux épreuves qu’ici-bas les innocents subissent pour le rachat de fautes qui ne sont pas les leurs. À ce prix, la vérité des coeurs. Ainsi Antigone, chez Sophocle, souffre l’injustice plutôt que de la commettre.

Ana Maria Labin (Fiordiligi). © Drottningholms Slottsteater / Mats Bäcker.

On ne prête pas assez attention aux sous-titres moraux de tant d’ouvrages lyriques de Mozart. Ils signalent que l’anecdote y est fable. Au dénouement (comme aux deux derniers vers chez La Fontaine), on oubliera les péripéties, pour se souvenir seulement de la morale de l’histoire. Figaro n’aura été qu’une « Folle Journée », au matin, on aura tout oublié (pardonné). Dans Don Giovanni, alias Il dissoluto punito, impossible d’éluder le châtiment, le Commandeur y veille. Le titre de Così fan tutte, déjà abstrait, tire la morale avant même de raconter l’histoire. Mais le sous-titre, La Scuola degli Amanti, vaut pour tous, garçons et filles, alors que fan tutte disait : toutes. Toutes les femmes, mais elles seules. Utilisant masques, travestissements et fausses nouvelles, la mascarade sera morale.
Mais pour quel enjeu ? Ramener à un peu de raison ces jeunes gens trop babillards, leur rabattre le caquet. Les donzelles, Fiordiligi et Dorabella, certes sont précieuses, et même renchéries : mais coquettes seulement par culture, pas par malice. Elles sont toutes manières : babioles à leur cou, babil dans leurs phrases, au moindre contretemps, elles en appellent aux dieux et aux héros, et prennent la pose. Elles parlent et sentent comme on le leur a appris, formatées, prévisibles. Elles sont bonnes filles, feront de jolies mamans et, le jour venu, tromperont leurs maris qui s’empâtent, et ont pris les devants. On voit cela dans La Belle Hélène, dans La Chauve-Souris. Ainsi font-elles toutes. Et ainsi va le monde. On n’en fera pas une tragédie, mais pas un vaudeville non plus.

 

Pourtant l’enjeu n’est pas de condamner le sexe faible (dit aussi « beau sexe ») au motif que tromper les messieurs lui est seconde nature. C’est d’abord à ceux-ci d’en rabattre. Car eux ne se contentent pas, comme elles, d’avoir des manières ; ils se flattent d’être des exceptions. Ils proclament, ils veulent qu’on sache, que l’unique merveille au monde, une Pénélope pour la fidélité, une Minerve pour l’esprit, une Andromède pour le glamour, n’aime et n’aimera qu’eux. Les femmes, infidèles ? Pas à eux en tout cas ! D’où des toasts au café, et bien des épithètes. Et bien de l’agacement pour leur ami et aîné Don Alfonso, qui grisonne déjà, et en a vu d’autres. Pour leur bien à tous quatre, il fera que ces grandes déclarations en rabattent, que les yeux s’ouvrent. Que cette jeunesse entre dans la vraie vie, adulte et éventuellement conjugale, avec un autre bagage que promesses, serments et grands mots creux. D’où le pari. Soumettez-vous, soumettez-les à l’épreuve, la plus simple et commune d’ailleurs : l’absence. Dites que vous devez partir. N’êtes-vous pas soldats ? Eh bien, laissez-moi faire. Obéissez-moi en tout. Elles vous jurent amour éternel ? Je vous montrerai ce qu’un jour de solitude et de désarroi les amènera à faire. Avec quelle facilité elles permuteront. Et vous les épouserez quand même à la fin, oui, les mêmes. Mais ce sera les yeux ouverts. Et vous les aimerez telles qu’elles sont, et pas à travers vos adjectifs de Cythère et d’Olympe.

« Que cette jeunesse entre dans la vraie vie, adulte et éventuellement conjugale, avec un autre bagage que promesses, serments et grands mots creux. »

Alfonso ne saurait monter sa machination, ni les garçons venir faire leur cour déguisés en Albanais, sans le concours de Despina, servante-maîtresse (et maîtresse femme : chez Molière, elle serait une Dorine) ; une qui, elle, ne veut particulièrement du bien ni à son sexe ni à la classe sociale des patrons : mais qui jouera le jeu si elle y trouve son profit. Née cynique, elle, autant qu’il appartient à une femme de l’être : alors qu’Alfonso n’est qu’un sceptique, aimant à dessiller les yeux ; mais pour leur bien ; une sorte de médecin des moeurs, qu’il « castigat ridendo ». Nuance ! Quant à l’épreuve… Il faut faire à Mozart, dramaturge-né des caractères et des situations, l’honneur de croire qu’il ne se satisfera pas d’un départ prétendu et d’un travestissement pour que la vérité éclate. La plus vraie épreuve dans Così, la plus vraie séparation, n’interviendra qu’au deuxième acte. Et presque tout Così de scène oublie de nous la montrer en clair.
Acte I, les couples sont là, soudés : et, sans l’épreuve, demeureraient tels à jamais. Mais quels couples ? Non pas le chacun à sa chacune, les fiancés, mais ces jumeaux plutôt ; ces deux paires, symétriques. Les deux soeurs pourraient échanger leurs voix et leurs roulades (Gardiner a osé le leur faire faire, une fois, de façon fondatrice). Elles ont tout en commun, chapeaux, phrases toutes faites, répertoire. L’une attend de l’autre qu’elle lui donne l’incipit, comme font, chez Proust, Basin et Oriane de Guermantes. Duo mondain idéal, Ferrando et Guglielmo, symétriquement, s’empruntent cravates, raquettes et, à la cantine, pour frimer, leurs histoires salaces : mais pas leurs répliques, l’un est vrai baryton, l’autre vrai ténor.

 

Robert Gleadow (Guglielmo) et Serena Malfi (Dorabella). © Drottningholms Slottsteater / Mats Bäcker.

À mi-course de l’acte I, très sublimes faux adieux, suivis des désespoirs de mise (Dorabella joue Didon éplorée, Fiordiligi Angélique sur son rocher, rôles qu’elles pourraient échanger), mais l’épreuve se joue à l’acte II : que chacune, sans le secours de l’âme soeur (la vraie, la jumelle), qui est aussi un peu à chacune un surmoi, essuie seule le feu des déclarations des faux Albanais, alors une vérité plus naïve se fait jour, que l’éducation et les manières interchangeables nous cachaient : Dorabella plus épidermique, sensuelle et tentable ; Fiordiligi avec, derrière le vernis des manières, des principes aussi, de la vertu, du courage. Et pourtant, elle aura été touchée, émue, troublée ; sans céder à l’empressement comme s’il était amour, elle aura appris ce que c’est de devoir penser, décider, faire le point, seule. Sublime rondo avec le cor solo, descente en soi, naissance à soi. Mais qu’on ne revienne pas la toucher, à son tour, elle cèderait. La littérature avant Alfonso le dit, nul ne doit être tenté au-delà de ses forces. Même (peut-être surtout) la vertu trop sûre d’elle-même, voir La Fontaine, Le Chêne et le Roseau. Ce n’est que tout cela fini (avec Alfonso tirant les ficelles de ce faux théâtre, tirant aussi les conclusions) que nos trop jeunes gens auront appris, acquis un peu de cette force, de cette vertu de la vie, qui commence là où on s’est, cruellement et en criant un peu, sorti d’illusion. Toute fable est, par essence, douce-amère. Mais aucune musique n’a su l’être comme Così

Images du spectacle mis en scène par Ivan Alexandre prises lors des représentations en Suède au théâtre du château de Drottningholm, en août dernier. © Drottningholms Slottsteater / Mats Bäcker.

 

À VOIR

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Opéra royal

Wolfgang Amadeus Mozart
(1756 – 1791)
Così fan tutte
Les 8 et 9 novembre à 20 h, le 11 novembre à 19 h, et le 12 novembre à 15 h
3 h 30 entracte inclus. Spectacle surtitré en français et en anglais.

Le 8 novembre, à 19 h 30 : quinze minutes avec Ivan Alexandre au Grand Foyer de l’Opéra Royal : Venez partager un
moment avec le metteur en scène avant la représentation.

Distribution :
Jean-Sébastien Bou, Don Alfonso ; Anicio Zorzi Giustiniani, Ferrando ; Robert Gleadow, Guglielmo ; Ana Maria Labin, Fiordiligi ; Serena Malfi, Dorabella ; Maria Savastano, Despina.

Les Musiciens du Louvre
Direction : Marc Minkowski
Mise en scène : Ivan Alexandre

Réservation sur www.chateauversailles-spectacles.fr ou par téléphone au 01 30 83 78 89.

Mots clés :OpéraSpectacle

Auteur

André Tubeuf

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