Jours de fête

En 1670, Blaise Pascal écrit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères ». Louis XIV semble bien avoir pris cette maxime à la lettre. Il instaura à Versailles le plaisir des fêtes et des divertissements qui prirent une dimension sans précédent, traversant les époques jusqu’à la Révolution française. Du 29 novembre 2016 au 26 mars 2017, les visiteurs pourront goûter à cet art de l’enchantement et de l’éphémère dans les salles d’Afrique et de Crimée. Et comme le dit si bien la fourmi de Jean de La Fontaine, un autre contemporain du Roi-Soleil : « Eh bien : dansez maintenant ».

Fête donnée par Louis XIV pour célébrer la reconquête de la Franche-Comté, à Versailles, en 1674. Cinquième journée. Feu d'artifice sur le canal de Versailles, par Jean Le Pautre (1618-1682). Tiré de l’ouvrage en 1 volume avec les fêtes « Les plaisirs de l’Isle enchantée », Ex-libris Grosseuvre.

Fête donnée par Louis XIV pour célébrer la reconquête de la Franche-Comté, à Versailles, en 1674. Cinquième journée. Feu d'artifice sur le canal de Versailles, par Jean Le Pautre (1618-1682). Tiré de l’ouvrage en 1 volume avec les fêtes « Les plaisirs de l’Isle enchantée », Ex-libris  Grosseuvre. © Paris, musée du Louvre/RMN-GP/Thierry Le Mage.

Le but premier du divertissement est de tromper l’ennui et de se distraire des contingences d’une vie sur Terre. Plaisir honnête, il est aussi le nom donné à l’intermède musical, parfois dansé, dans un opéra ou une pièce de théâtre. Il se veut léger, agréable. Mais son cadre royal, Versailles, lui confère immédiatement un prestige et une grandeur à la mesure de son ordonnateur, le Roi. Et le divertissement lui-même peut être qualifié de « grand », il devient alors une fête orchestrée dans toute la magnificence royale comme en 1668. Aussi devant la diversité des plaisirs proposés à la Cour, il a fallu se concentrer sur les principaux divertissements qui ont constitué le parcours de l’exposition qui s’ouvrira à l’automne à Versailles : chasses, carrousels, spectacles, musique, promenades et jeux d’extérieur, jeux d’intérieur, bals, feux et illuminations…

Costume de Dame de cour en usage pour les bals de la Reine sous le règne de Louis XVI, par Claude-Louis Desrais (1746-1816), peintre-dessinateur, et Nicolas Dupin le jeune (? - après 1789), graveur.

Costume de Dame
de cour en usage pour
les bals de la Reine sous
le règne de Louis XVI,
par Claude-Louis
Desrais (1746-1816),
peintre-dessinateur,
et Nicolas Dupin le jeune
(? - après 1789), graveur. © Paris, Archives Nationales.

D’emblée aussi, il est apparu nécessaire d’embrasser les trois règnes, de 1668 à 1789. Ces différents temps politiques ont chacun leur mode d’orchestration du divertissement et leur goût spécifique.

Comme chacun de ces divertissements pouvant à lui seul constituer le propos d’une exposition, le but n’était ni de présenter toutes les œuvres connues sur l’un ou l’autre ni de systématiquement prétendre renouveler une connaissance parfois déjà très aboutie. Au contraire, l’objectif est de faire ressentir ce que le courtisan vivait, voyait, entendait ou pratiquait, qu’il s’agisse de la détente physique apportée par les chevauchées de chasse, des plaisirs visuels et auditifs de la scène, de l’inquiétude au jeu ou au bal paré, du bonheur des fééries nocturnes…

Le château de Versailles est né de la chasse. Au-delà de sa dimension emblématique que lui donne son lien intrinsèque avec le pouvoir monarchique, la chasse doit aussi être perçue comme détente sportive, quête d’exploit, temps de sociabilité. La chasse à tir, moins connue, est tout aussi appréciée des souverains, qui sont tous d’excellents fusils.

C’est le cheval qui assure la transition avec les ballets équestres dont Versailles vit avec les carrousels du Grand Dauphin les derniers feux. Costumes et harnachements chamarrés dans une grande manière baroque entraînent les seigneurs à des dépenses somptuaires qu’ils ne sont plus en mesure d’assumer cent ans plus tard au moment du mariage du Dauphin : c’est l’analyse objective qu’en fera Papillon de La Ferté chargé, comme intendant des Menus Plaisirs, d’organiser les festivités du mariage. La mode est passée.

des Galantes Amazones des quatre parties du Monde, attribué à Jean-Baptiste Martin, l’Ancien (1659-1735).

Le Pompeux Carrousel des Galantes Amazones des quatre parties du Monde, attribué à Jean-Baptiste Martin, l’Ancien (1659-1735).  © RMN - Grand Palais (Château de Versailles)/ Philippe Bernard.

Après ces divertissements, place à la fête et aux spectacles. Les lieux de spectacle du Château ont connu de nombreuses pérégrinations tant que Versailles n’a pas été doté d’un Opéra royal, d’un espace à la mesure de son ambition. Et plutôt que de présenter une suite de plans d’architecture, il semblait plus marquant de restituer ces lieux en 3D, qu’ils soient disparus, éphémères ou encore en place, comme le Petit Théâtre de Trianon. L’objectif est aussi de témoigner de la compétence des services des Menus Plaisirs qui savent transformer la salle de manège des Grandes Écuries en scène de théâtre puis en salle de bal, savoir-faire d’ingénierie qui aboutira à la plus éclatante des performances : la salle à transformations de l’Opéra royal. Mais la découverte de ces restitutions n’aurait pas produit la même impression, si elle n’avait bénéficié d’un exploit : l’installation du décor du Temple de Minerve avec ses plans successifs. En montant sur scène, expérience unique, le visiteur doit comprendre comment les différents châssis construisent, par leur plan un décor imaginaire et comment les peintres de décor savent traduire les effets de perspective. Les toiles ont été entièrement restaurées pour cette exposition.

Le Bal des Ifs ; bal masqué donné dans la galerie des Glaces, le 25 février 1745, pour le mariage du Dauphin Louis avec l’infante Marie-Thérèse-Raphaëlle d’Espagne, par Charles Nicolas Cochin le Jeune (1715-1790).

Le Bal des Ifs ; bal masqué donné dans la galerie des Glaces, le 25 février 1745, pour le mariage du Dauphin Louis avec l’infante Marie-Thérèse-Raphaëlle d’Espagne, par Charles Nicolas Cochin le Jeune (1715-1790). © Paris, musée du Louvre/RMN-GP/ Michèle Bellot.

Le répertoire de théâtre, qu’il s’agisse de comédie italienne, française, d’opéras et d’opéras-ballets, dans le registre classique ou dans celui des comédies plus légères et faciles, est réparti dans les trois approches vécues par le courtisan : si le temps ordinaire offre à jours fixes dans la semaine, durant la saison qui est celle de Versailles, une distraction qu’il partage avec quelques centaines de ses pairs, le temps de l’extraordinaire, dispensé lors des grandes fêtes dynastiques et diplomatiques, fait appel à une magnificence et à un niveau d’organisation susceptible de faire face au millier, voire à plusieurs milliers d’invités. Mais, à l’écart de cette affluence, une autre forme de vie théâtrale se développe, plus intime, dans un cercle plus choisi, devant lequel il arrive même que la famille royale et ses proches se produisent et revêtent costumes d’acteurs, pour leur plus grand plaisir ; nous sommes alors dans la sphère du théâtre de société, sous la houlette successive de la duchesse de Bourgogne, de la marquise de Pompadour avec le fameux théâtre des Petits Appartements logé dans le grand escalier des Ambassadeurs avant sa démolition, puis enfin de la reine Marie-Antoinette. Les livrets de théâtre créés pour Versailles ou donnés en ce lieu font comprendre la richesse d’un répertoire que lui dispute Paris.

La musique n’est pas en reste. Dispensée dans le cadre des soirées d’appartement instituées sous Louis XIV à partir de 1682, les concerts sont repris aux générations suivantes par les reines qui jouent un rôle considérable pour animer et promouvoir artistes et créations. Appréciant la musique, la reine Marie Leszczynska développe les concerts de la Reine dans le salon de la Paix tandis que Marie-Josèphe de Saxe, en musicienne formée et avertie, reprend le flambeau.

Si la Cour aime à se promener, à jouer au mail ou à patiner sur le Grand Canal gelé, elle aime par-dessus tout le jeu. En fin d’après-midi, le courtisan, sous Louis XIV, se voit proposer de rejoindre le Grand Appartement dont chaque salle reçoit une affectation en vue des soirées d’appartement. De sept à dix heures, avant le souper, c’est le temps du jeu : jeux de cartes comme le lansquenet ou l’hombre, jeu de hasard comme le portique, jeu d’adresse comme le billard. Mais le jeu s’immisce partout, dans le Petit Appartement du Roi, dans les grands cabinets des appartements princiers, dans les logements des courtisans ; jeux d’argent où certains construisent des fortunes que d’autres perdent. La reine Marie Leszczynska aime les parties de cavagnole, et mise fort cher ; la reine Marie-Antoinette et le comte d’Artois poussent au pharaon si dispendieux et risqué ; Louis XVI préfère la stratégie sage et simple du tric-trac, ancêtre du backgammon.

Cartes nº 0, 6, 7, 10-24, 36-41, nº 75, 76 et 81, extraites du jeu de 84 cartes et feuillets d’almanach, avec inscriptions de la main de Louis XVI – 1786-1789.

Cartes nº 0, 6, 7, 10-24, 36-41, nº 75, 76 et 81, extraites du jeu de 84 cartes et feuillets d’almanach, avec inscriptions de la main de Louis XVI – 1786-1789.  © Château de Versailles/Christophe Fouin.

Mais on ne saurait se divertir sans danser, art qui comme le maintien, le port et la démarche s’acquièrent dès le plus jeune âge. Exercice ô combien périlleux que celui du bal paré où les couples dans un ordre préétabli se produisent sous le regard admiratif ou moqueur de la Cour assemblée, exercice ô combien divertissant que les bals d’appartement, soirées ordinaires où l’Étiquette cède le pas à la bienséance autour de figures de danse codées. Les bals peuvent être aussi costumés ou masqués. Le plus célèbre d’entre eux reste celui des Ifs, le 25 février 1745, durant lequel la foule bigarrée des courtisans et invités a la surprise de voir apparaître huit ifs parmi lesquels, chuchote-t-on tout de suite, se cache Louis XV : il est bien évidemment lié dans l’imaginaire collectif à l’idylle naissante de ce dernier pour Madame d’Étiolles, future marquise de Pompadour.

Projet du feu d’artifice tiré à Versailles en présence de sa majesté Louis XV, le 15 mai 1771, à l’occasion du mariage de Monseigneur le comte de Provence et de Marie-Joséphine de Savoie. Troisième coup de feu : Sphères et Girandoles, Recueil aux armes de Louis XV. Dessin à la sanguine et rehauts d’aquarelle, 1771.

Projet du feu d’artifice tiré à Versailles en présence de sa majesté Louis XV, le 15 mai 1771, à l’occasion du mariage de Monseigneur le comte de Provence et de Marie-Joséphine de Savoie. Troisième coup de feu : Sphères et Girandoles, Recueil aux armes de Louis XV. Dessin à la sanguine et rehauts d’aquarelle, 1771. © Versailles, Bibliothèque Municipale.

Enfin pour clore la féérie des fêtes de Versailles, on ne peut manquer d’évoquer le merveilleux qui tient du théâtre mais aussi des feux et illuminations : illuminations avec des boules de couleur de l’Octogone de 1668, illuminations de la cour de Marbre pour la représentation d’Alceste, illuminations du Grand Canal en 1674, féérie des illuminations du Hameau de la Reine, admirablement rendues par Hubert Robert. Mais ces lumières étincelantes deviennent des architectures de feu, des gerbes de lumière lors des grands feux d’artifice qui ponctuent l’histoire de Versailles, depuis 1668 jusqu’à 1773 pour le mariage du comte de Provence.
Si les fêtes de l’extraordinaire servent le dessein d’une politique extérieure de prestige par une démonstration à chaque fois renouvelée de surprise et de magnificence, les divertissements à saisons, journées et heures régulières, évoquent le rapport quotidien du souverain aux courtisans. Cette vertigineuse organisation et mise en scène des plaisirs qui donnent l’impression d’un monde enfermé dans une fête permanente ne doivent pas tromper : pour parvenir à se maintenir et qui plus est à se distinguer et à briller devant l’astre du soleil puis aux yeux de ses successeurs, combien d’efforts individuels étaient nécessaires, de moyens pour soutenir son rang, de réseaux pour se placer avantageusement dans ces grandes machines de représentation, et enfin quelle maîtrise de soi pour supporter au quotidien le devoir de paraître, la comparaison avec autrui, le défi de la compétition. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce Versailles de fêtes, que de donner ainsi, abusivement, l’impression d’une oisiveté dorée.

Maquette moderne d’une nef de parade pour le Grand Canal de Versailles au début du XVIIIe siècle, époque de Louis XIV, M. Bouteron (? - vers 1959), modeliste français.

Maquette moderne d’une nef de parade pour le Grand Canal de Versailles au début du XVIIIe siècle, époque de Louis XIV, M. Bouteron (? - vers 1959), modéliste français. © RMN - Grand Palais (Château de Versailles)/ Philippe Bernard.


  • Le plus ancien décor de scène connu au monde est au château de Versailles : Le Temple de Minerve

Auteur


Commentaires