Les bosquets, ces paradis perdus

Cette année, Versailles célèbre les fêtes et les divertissements à la Cour dans sa grande exposition de l’automne. En avant-première, Les Carnets vous proposent de plonger dans l’atmosphère du plus mystérieux et fragile théâtre de la vie de Cour : les bosquets. Cabinets de verdure à l’écart de la Grande Perspective, ils accueillent, dès l’époque de Louis XIV, des fêtes somptueuses, des promenades royales comme des entrevues secrètes – et parfois compromettantes.

Les cabinets de verdure d’André Le Nôtre nous rappellent que les premiers jardins de l’humanité, comme ceux des Perses, portaient le nom de pairidaiza (pairi: autour ; daiza : mur). Oasis encloses dont on retrouve le motif au Moyen Âge dans les jardins islamiques puis chrétiens : au centre d’un cercle divisé en quartiers jaillit une fontaine de vie qui alimente autant de fleuves paradisiaques. Dans l’Europe médiévale, cette structure idéale sous-tend le développement du jardin d’abbaye, enclos protégé de la violence du monde où sont choyées les plantes de la Création, pour un usage médicinal, alimentaire mais aussi, d’agrément. Y éclot alors un vocabulaire architectural où apparaissent les ingrédients du bosquet : banquettes de verdure, palissades, treillis, fontaines. En rompant le principe de clôture, le jardin italien de la Renaissance s’ouvre vers le paysage extérieur tout en s’enrichissant d’éléments décoratifs étranges et imprévisibles : grottes peuplées de monstres, cascades, labyrinthes et jets d’eau malicieux qui aspergent les visiteurs.

« C’était comme un autre monde qui me fit soupirer sur le peu de durée des choses »

Désenclavement et surprise… deux marqueurs du jardin régulier à la française que Le Nôtre développe pour Versailles, à une échelle inégalée. L’ambassadeur siamois Tan Oc-Cun Sriui Saranacha Tritud écrit en 1686 : « Le parc est un abrégé du royaume, et du milieu du palais, le roi a l’œil sur tous ses côtés. » Par le jeu des allées rayonnantes qui se prolongent en allées cavalières, forestières, puis en routes, le jardin s’adjuge le royaume, procurant au monarque le plaisir de la perspective et peut-être aussi celui du pouvoir, puisque ce maillage correspond aux secteurs agricoles et forestiers d’un domaine seigneurial. Sur ce territoire segmenté, les bosquets du Jardin jouent, en contrepoint, la partition du mystère. Ils échappent au regard du Roi qui doit s’engager dans les allées où, spectateur mobile – et guide occasionnel pour ses hôtes – il expérimentera les apparitions d’une fontaine ou d’un buis sculpté. Sera-t-il pour autant surpris ? « Salle », « sièges », « trumeaux». Il y rencontre, sous forme végétale, les éléments de son palais.

En 1699, Madeleine de Scudéry livre la clé des jardins de Versailles : « L’art, en imitant la nature, la surpassait infiniment ». Les arcades et les pilastres végétaux miment le minéral. L’eau jaillit en motifs de grilles ou de palissades, tandis que la pierre et le métal simulent le mouvement d’un corps ou d’un drapé. L’eau, les violons et les hautbois jouent de concert. Les jets du Théâtre d’Eau tonnent comme des coups de fusils. Dans l’enceinte enchantée du bosquet, tout est possible... depuis les mains qui sortent de la verdure pour offrir à boire, jusqu’à la pluie qui retombe sans mouiller les invités. Les orangers produisent des fruits confits. Des tables supportent des palais en massepain : châteaux sucrés à dévorer au pied du château de pierre. Et pour finir, c’est la ruée des pique-assiette, telle que la décrit Félibien dans sa chronique du Grand Divertissement royal de 1668 : « Après que leurs Majestés eurent été quelque temps dans cet endroit si charmant [bosquet de la Girandole], le Roi abandonna les tables au pillage des gens qui suivaient, et la destruction d’un arrangement si beau servit encore d’un divertissement agréable à toute la Cour. » Cette avidité proclame le pouvoir d’un Roi qui décide d’abandonner les restes de sa table, un geste qui n’est pas neutre dans une France où les crises frumentaires font des victimes par millions.

Est-ce pour mieux répondre à son rôle politique que le Jardin semble ensuite gagné, au cours de la décennie 1680, par une vague minérale ? Le jardinier Le Nôtre perd alors du terrain face à un nouveau concurrent, l’architecte Jules Hardouin-Mansart. Si Le Nôtre œuvrait pour un jeune monarque épicurien, Hardouin-Mansart obéit à un Louis le Grand à l’apogée de sa gloire militaire, statue vivante d’un nouvel Auguste, décidé à faire de Versailles la Rome du xviie siècle. Des bosquets aussi délicieux que ruineux sont rayés de la carte. À la place des sinuosités du bosquet des Sources, Mansart élève en 1685 un péristyle de marbre qui prend le nom de Colonnade. Tenant de l’ancien style, André Le Nôtre parle d’une œuvre de « maçon », une insulte dans sa bouche. Avec son île chantournée et ses ponts mobiles, la salle des Festins est effacée en 1705 au profit du lourd bassin de l’Obélisque. Au même moment, le bosquet du Marais et son curieux arbre-fontaine sont évincés par un groupe en marbre sous baldaquins. Puis, lorsque Louis XIV meurt en septembre 1715, les bosquets semblent entrer dans une phase d’hibernation.

Seules les réjouissances qui marquent le mariage du Dauphin, futur Louis XIV, en 1770, en raniment fugitivement la flamme. Douze d’entre eux sont illuminés pour accueillir des bals, de l’acrobatie et du théâtre de foire – comme la pièce Turlupin & Gautier-Garguille jouée au bosquet du Dauphin. Deux cent mille personnes envahissent le Jardin. Mais cette hypertrophie festive et lumineuse dissimule le piètre état de bosquets. Plutôt que de parader en plein air comme son bisaïeul, Louis XV préfère se calfeutrer dans son Petit Appartement. Cette recherche de confort est une tendance lourde de l’époque. Le bien-être devient une préoccupation. Les bosquets de l’ancien roi sont caducs. L’abbé Laugier l’écrit tout net en 1753 : les massifs « ne laissent aucune liberté aux regards de s’étendre ni à l’air de se renouveler » et les palissades « font d’une allée une rue très ennuyeuse ». Ce désaveu prend sa source en Angleterre, où après la révolution de 1688 et la libéralisation de la presse, on rejette les avatars végétaux de l’absolutisme français. Naît le contremodèle du jardin paysager non géométrique où l’arbre devient le nouveau héros. Le bosquet trouve sa matière noble dans les nuances de feuillage, d’ensoleillement et de parfum. Adieu la vieille polychromie baroque ! Sur demande de Marie-Antoinette, on anéantit le Labyrinthe et ses 300 animaux de plomb coloré pour y terrasser un bosquet « dans le goût moderne », square sans statues, dont les vraies attractions sont les tulipiers de Virginie et les cèdres du Liban. Le style anglais s’affirme en 1778 avec le bosquet des Bains d’Apollon, un îlot de nature vierge et boisée où le rocher semble faire écho aux « premiers monuments de l’art de l’homme » de Buffon – mais aussi aux pures montagnes de Rousseau. La rêverie romantique, pimentée de fausses colonnes ruinées, s’annonce déjà dans ce décor conçu par l’un de ses éclaireurs, le peintre Hubert Robert. C’est justement sur deux de ses toiles qu’on entrevoit l’aspect des bosquets lors de la grande replantation de 1775. « C’était comme un autre monde qui me fit soupirer sur le peu de durée des choses » écrit le duc de Croÿ en se remémorant le paysage lunaire du Jardin après l’abattage des arbres. Les bosquets sont rationalisés, on y ajoute des allées pour faciliter la maintenance et des endroits pour s’asseoir. Si Louis XIV aimait montrer ses jardins selon un itinéraire précis, le Versailles de Louis XVI est celui de la nouvelle promenade, libre, sensualiste et hygiénique.. En ville, les avenues proches du Château se garnissent de chaises à louer. À Paris, les boulevards ne désemplissent pas. Loin de ce foisonnement urbain, les bosquets conservent l’attrait du divertissement de fonction pour les courtisans logés au palais. Les archives font même état de trafics de fausses clés chez les seigneurs et officiers. Un commerce de la visite guidée se développe, contrôlé par les gardes-bosquets qui alpaguent les visiteurs et empochent les pourboires. Désertés par le Roi et son entourage, les bosquets se figent en espaces muséaux pour les touristes à almanachs. Les petits bois du Jardin ne défraient la chronique que par le scandale. Déjà, pendant la Régence, six jeunes seigneurs « nouvellement mariés » sont surpris en pleine débauche « au clair de lune », dans la chaleur d’un soir de 1722. Quelques décennies plus tard, après un concert à la Colonnade où le peuple n’est pas admis, on accuse Marie-Antoinette de dégradantes « nocturnales ». La rencontre en 1784, au bosquet de Vénus, entre le cardinal de Rohan et une courtisane déguisée en Reine – l’un des épisodes de l’affaire du Collier 1 – ajoute aux polémiques sulfureuses qui éloignent, le temps d’une révolution, les bosquets des belles images d’un passé oublié, avant qu’ils ne retrouvent apaisés, leurs jeux d’eaux et de lumière.



Auteur

François Appas

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