Les petits secrets du cabinet de la Méridienne

En ce printemps 1781, l’espoir est de mise à la Cour. Marie-Antoinette est enceinte. Après de longues années d’attente, la monarchie va peut-être enfin avoir un héritier mâle. L’effervescence qui entoure cet événement semble propice à de nouveaux aménagements dans l’appartement privé de l’épouse de Louis XVI. C’est ainsi qu’est né le délicieux cabinet de la Méridienne dont la restauration architecturale s’est achevée en 2015. Un chantier qui a révélé de multiples détails de décoration et d’aménagement jusqu’alors ignorés ou peu connus.

Un bijou préservé
Un mois avant la naissance du futur Dauphin en octobre 1781 est achevé le boudoir de la Reine, plus connu aujourd’hui sous le nom de cabinet de la Méridienne, une pièce minuscule de 14m2 qui se blottit derrière la chambre de parade de Marie-Antoinette, au premier étage du corps central du château. Conçu par l’architecte Richard Mique et les sculpteurs Rousseau, créateurs attitrés de la Reine, ce lieu de retraite privé marque dans ses décors d’arabesques sculptées l’apogée du style « Marie-Antoinette ». Entrer dans ce boudoir, où la souveraine aimait fuir les contraintes de l’étiquette, c’est aller à la rencontre directe du goût personnel de la première femme de Versailles. On sait en effet par sa correspondance avec Richard Mique qu’elle en a suivi les travaux de très près. Autre garantie d’authenticité, les restaurateurs ont constaté que la majeure partie des éléments de l’architecture intérieure étaient d’origine. Ces lieux qui nous sont parvenus à la fois très dégradés mais dans leur état initial, n’ont connu qu’une campagne de restauration sous Louis XVIII suivi par le démontage des panneaux sculptés en 1939 puis par leur remontage (un peu approximatif) en 1947. Fabien Passavy, architecte du patrimoine qui a piloté de 2013 à 2015 la restauration du boudoir sous la direction de Frédéric Didier, architecte en chef des monuments historiques, parle avec flamme de cette retraite préservée comme d’un lieu « de repos, de rêveries, de peines, de fuite... de tout ce que nous ne savons pas d’Elle. »

Le génie de l’irrégularité
La sculpture des boiseries que miment les bronzes dorés des portes vitrées abondent en motifs de roses, symbole de Vénus et ornement fétiche de Marie-Antoinette. En grand nombre aussi des cœurs percés de flèches, attributs de Cupidon. L’amour qui est célébré ici est celui de la félicité conjugale. Des dauphins se font les emblèmes propitiatoires de la naissance tant attendue, tandis que les paons de Junon installent la thématique du mariage. Les aigles d’Autriche et de Jupiter nous rappellent enfin que la pièce où nous sommes célèbre l’union de la Reine et du Roi. Un examen de ces décors, révèle dans le bois comme dans le bronze, une impressionnante maîtrise de l’irrégularité. Chaque fleur se distingue des autres par de menus détails, au pétale près. Pas de duplication mécanique, comme dans les décors du siècle suivant, mais des reliefs organiques et vibrants nés du travail de la main.

Tenir les délais, coûte que coûte
Mais le mini-boudoir recèle un autre type d’irrégularités mises au jour lors de la restauration. De petits défauts involontaires, des malfaçons discrètes, qui révèlent les conditions difficiles du chantier de l’été 1781 soumis aux désirs changeants de la commanditaire. Comme le disait Madame, belle-sœur du Roi « La Reine a une bonne qualité : quand elle veut une chose, elle ne la quitte point et en vient toujours à ses fins. » D’après ce qu’ont montré les travaux de démontage de 2013 et l’examen des archives historiques, les responsables du chantier de l’époque ont été contraints de modifier le plan du boudoir peu de temps après la première livraison de mai 1781. L’été de la même année, il fallut donc réduire la profondeur de la niche accueillant le sofa en créant deux pans coupés afin de donner plus d’espace à la pièce. Témoins de ce changement précipité, on remarque des raccords de corniche hasardeux et, au plafond de l'alcôve, le soleil rhodien devenu surdimensionné par rapport à son cadre. Ces travaux ont nécessité également l’ajout, de part et d’autre des portes, de petits panneaux de décor sculpté qui pastichent maladroitement ceux de la pièce… Autre signe de panique : un cache en bois simplement appliqué sur la paroi extérieure de l’alcôve dans le petit sas d’entrée, pour masquer un vide dans le panneau hâtivement adapté. Du « bricolage », réalisé par des artisans pressés, des sous-traitants, bien moins doués que les frères Rousseau dont ils désharmonisent la création. Mais les parfaites proportions, l’agréable composition et la délicatesse des décors sculptés sont telles que ces imperfections ne sont visibles qu’après une étude approfondie des lieux. « La virtuosité l’emporte » résume Fabien Passavy.

Les fantômes d’une époque
La dépose des panneaux pour leur restauration a été l’occasion d’intéressantes découvertes archéologiques. Les fleurs de lys des volets étaient postiches : du carton-pâte d’époque Louis XVIII sous lequel on a trouvé les « fantômes » des chiffres de Marie-Antoinette et de Louis XVI, bûchés en 1794 par le sculpteur Boichard. Ces symboles de la félicité conjugale, thème omniprésent dans le cabinet, ont ainsi pu être resculptés à l’identique. Curieusement, les initiales de la Reine demeurent saines et sauves sur les targettes en bronze des portes vitrées. La fleur de lys du support d’espagnolette a également échappé au nettoyage révolutionnaire. Pourquoi ? La question demeure sans réponse.

En sortant du boudoir on remarque à peine un placard attenant, bien discret et bien ordinaire. C’est pourtant la seule partie de menuiserie qui n’a pas été démontée en 1939. Du pur Louis XVI ! Qui a offert ses secrets aux architectes et aux restaurateurs. Sur l’intérieur des portes, la peinture d’origine, un « blanc de Roi » (gris très pâle) est toujours en place. Cet échantillon a servi de référence aux restaurateurs pour redonner aux lambris de l’ensemble du boudoir leur couleur authentique. Archéologie toujours, sur le parquet de ce placard, avec des traces de la « couleur de citron »,  selon la recette donnée par Watin au XVIIIe siècle, qui couvrait tout le plancher de la pièce. Combiné au blanc des panneaux, aux reflets des nombreux miroirs et assurant comme un prolongement des décors dorés, ce sol peint parachevait l’ingénieuse luminosité semi-artificielle de la pièce.

Retrouver les gestes créatifs du XVIIIe siècle
Lorsque les indices archéologiques manquaient, il a fallu prendre le risque de restituer des éléments manquants comme le décor sculpté des deux bordures de glaces dont les exemplaires en place – de simples moulures lisses – dataient de Louis XVIII. Les artisans d’aujourd’hui on eu à se mesurer, à deux siècles de distance, au redoutable savoir-faire des frères Rousseau. Heureusement, un dessin de leur main conservé au Château a permis de guider la réalisation des frises de roses sculptées qui ceinturaient ces miroirs. Ce fut un long travail de 11 mois, ponctué de questions, d’hésitations, d’essais et de ré-essais. Grâce à l’union triangulaire des artisans, des architectes et des conservateurs, on a pu s’approcher au plus près de la finesse et de la nervosité de rendu des frères virtuoses. Et prendre, humblement, la mesure de leur inaccessible talent.

Restauration du cabinet de la Méridienne
Octobre 2013 – Janvier 2015
Financé grâce au mécénat de la Société des Amis de Versailles
Chantier mené sous la direction de Frédéric Didier, Architecte en chef des Monuments historiques
et de Fabien Passavy, Architecte du patrimoine
Travaux exécutés par les entreprises :
Chapelle, pour la maçonnerie,
Atelier Jean-Marc Darde, pour le lot menuiserie et sculpture sur bois,
Entreprise DBPM, pour la marbrerie,
Atelier Mariotti et Entreprise Lacour, pour la peinture, reparure et dorure,
Entreprise Rémy Garnier et Atelier de Blandine Brochu, pour la serrurerie et les bronzes d’art
Entreprise SDEL, pour le lot électricité

La seconde phase de ce chantier se focalisera sur la restitution des tissus en taffetas et satin broché selon les techniques de la fin du XVIIIe siècle.
Pour faire un don : Société des Amis de Versailles 

Auteur

François Appas

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