magazine du château de versailles

Soleil levant

Les collections du Château se sont récemment enrichies d’une série de cinq pastels du Flamand Wallerant Vaillant parmi lesquels brille d’un éclat rare l’image du jeune monarque.

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De gauche à droite : Louis XIV jeune, Anne d’Autriche par Wallerant Vaillant (1623-1677). © EPV / Christophe Fouin

Avec ce Louis XIV à la fois majestueux et juvénile, Wallerant Vaillant nous offre un pastel au rayonnement singulier. L’année même de sa réalisation, en 1660, l’excellent graveur (et compatriote de Vaillant) Van Schuppen en a livré une copie, signe que l’œuvre était jugée digne d’être diffusée largement. Le portrait se distingue aussi par sa valeur d’authen­ticité. Comme l’atteste le « V. Vaillant ad vivum faciebat » au bas de la gravure de Van Schuppen, Vaillant a eu le privilège de saisir le portrait du roi sur le vif. Il faut signaler enfin que dans les collections de Versailles et d’ailleurs les effigies du souverain des années 1660 sont rares. Celle-ci l’est d’autant plus qu’elle nous montre le monarque à un tournant décisif de sa vie, au moment de son mariage et à l’orée de débuter son règne personnel.

L’œuvre nous livre une interprétation plutôt fidèle du visage royal. Comme sur d’autres portraits de la même période, on retrouve le grand arc des sourcils, les yeux larges, le nez bourbo­nien épais et long, le visage plein, le menton proéminent des Habsbourg, la fine moustache, la bouche colorée et sensuelle… Et aussi cette perruque noire et plate, typique de cette période, que le roi porte depuis que la typhoïde a fait tomber ses cheveux . En revanche, Wallerant Vaillant a choisi d’estomper la peau grumeleuse d’un visage attaqué par la varicelle alors que le monarque avait 9 ans. Louis XIV porte ici un pourpoint en soie grise – magnifiquement rendue par l’artiste – avec des manches à crevés d’où sort une fine chemise de dessous. À gauche, s’épanouit un nœud d’épaule en partie masqué par le col, fermé par des glands, dont le rabat est en point de Venise. Un large baudrier à franges, brodé d’or et d’argent, barre la poitrine du souverain, tandis que, sous le bras, s’insère discrètement le ruban bleu de l’ordre du Saint-Esprit. Bien que l’on soit en 1660, l’habit demeure encore marqué par la mode du règne de Louis XIII. Ce n’est qu’à partir de 1670 que la garde-robe royale prendra une nouvelle direction, accompagnant le jeune roi dans sa métamorphose en monarque triomphant.

Le pastel de Vaillant documente un tournant décisif de l’histoire politique du règne dont l’artiste a été indirecte­ment l’un des acteurs. En 1657, le cardinal Mazarin envoie à Francfort une ambassade conduite par le duc Antoine de Gramont à l’occasion de la réunion de la diète qui se prépare à élire un nouvel empereur du Saint-Empire romain. En 1658, le « peintre-marchand » Wallerant Vaillant, installé à Amsterdam, rejoint également Francfort où il se fait connaître en réalisant à la pierre noire une série de portraits comprenant celui de Léopold Ier, nouvellement élu empereur, et ceux de dignitaires présents pour la cérémonie. Certainement séduit par le talent de l’artiste, Antoine de Gramont le prend à son service et le conduit en France en 1659. La Cour est alors à Fontainebleau où l’on se prépare au mariage de Louis XIV et de l’Infante d’Espagne. Précédé par sa réputation de fin portraitiste, le Hollandais semble avoir décidé la reine mère Anne d’Autriche à lui commander une série de pastels pour les cérémonies du mariage. Outre les cinq portraits préemptés par le musée, les autres portraits connus de cet ensemble figurent Philippe d’Orléans, Gaston d’Orléans, Charles II roi d’Angleterre, le cardinal Mazarin… Au total, une incroyable photo de famille (élargie) qui témoigne d’un moment majeur du règne. La signature du traité des Pyrénées en novembre 1659, puis l’union de Louis XIV à Marie Thérèse, fille du roi d’Espagne, en juin 1660, mettent fin à 25 ans de guerre, augmentent la surface du royaume et instaurent la domination française en Europe. Au milieu de cette galerie de visages, Louis XIV apparaît donc comme l’acteur d’une épopée commune, à laquelle sont associés sa mère, son épouse, son frère, son oncle, sa tante, son parrain-ministre… Quel fossé entre cette symbolique et celle de la suite du règne ! Un an après ce pastel, Louis XIV annonce à ses ministres qu’il gouverne seul. Pour accompagner ce tournant politique – génial storytelling préparé par Mazarin – l’iconographie officielle diffuse progressivement une figure toute-puissante de « Louis le Grand » qui va faire le vide autour d’elle et connaîtra son acmé au plafond de la Grande Galerie de Versailles où le Roi ne voisine qu’avec des allégories. Avec sa fraîcheur innocente qui se donne à nous sans mise en scène (sur fond neutre), le Louis XIV de Wallerant Vaillant se situe bien en amont de ce paradigme de communication absolutiste.

« Le maintien du modèle semble dû à la culture corporelle de l’époque où la réserve et l’impassibilité signalent la grandeur. Souvenons-nous aussi que le corps que nous voyons est celui d’un excellent danseur, rompu aux canons de la danse baroque qui exigent que le buste soit tenu bien droit. »

La technique éprouvée de l’artiste – combinée à un regard extérieur aux codes esthétiques de la France et de la Cour – a fixé un jeune homme presque roi qui se livre encore « tout entier à l’amusement » en laissant Mazarin gouverner. Un garçon tendre et sentimental qui se jette aux genoux de sa mère et du Cardinal pour qu’ils le laissent épouser Marie Mancini… Mais le pastelliste traduit dans le même temps la retenue et la timidité du souverain. « Son abord est froid : il parle peu », écrit la Grande Mademoiselle en 1658. Le maintien du modèle semble aussi dû à ce que Stanis Pérez nomme « la culture corporelle de l’époque » où la réserve et l’impassibilité signalent la grandeur. Souvenons-nous aussi que le corps que nous voyons est celui d’un excellent danseur, rompu aux canons de la danse baroque qui exigent que le buste soit tenu bien droit. De façon opportune, le style du pastelliste, marqué par la rigueur calviniste, s’accorde à cette réalité psychologique et culturelle. Nadine Rogeaux, spécialiste de Wallerant Vaillant, souligne la tendance du Hollandais à « la raideur un peu archaïque de la pose » et à la figuration de personnages figés et « maîtres d’eux-mêmes ». Associé aux autres portraits de la série, celui du roi de France n’est pas sans rappeler les effigies tranquilles des bourgeois amstellodamois qui ont valu au Flamand son succès commercial. Encore moins ici que dans d’autres œuvres, plus pénétrantes, l’artiste ne fouille pas la réalité intérieure du modèle. A-t-il été inhibé par le rang ou le magnétisme du jeune Louis ?

Si l’on quitte le strict champ de l’histoire du Roi, on s’émerveillera de découvrir que ces cinq pastels, marquent un moment important de l’histoire de l’art et de ses techniques. Revenons à Francfort en 1658, pendant l’élection de l’empereur Léopold Ier … Parmi les commandi­taires de Vaillant se trouve le singulier prince Rupert du Rhin, neveu de Charles Ier d’Angleterre. Tout à la fois soldat, marin, inventeur et dessinateur, il transmet à l’artiste hollandais le secret de la gravure « en manière noire », un procédé sur fond noir qui favorise la douceur des dégradés et des demi-teintes. Rupert semble avoir aussi enseigné à son protégé la technique du pastel. Non pas celle qui consiste à rehausser un dessin à la pierre noire de touches colorées, comme c’était jusqu’alors la pratique, mais une utilisation des craies de couleur qui couvre toute la feuille en couches épaisses et rivalise avec la peinture à l’huile. Fait troublant, ce pastel « total » n’apparaît en France qu’à partir de 1660 sous la main du très renommé Robert Nanteuil, au moment même où Wallerant Vaillant se trouve à Paris (1659-1665). Il est tentant d’en conclure que Vaillant a initié le Français à ce procédé graphique qui se répand ensuite comme une traînée de poudre. En 1665, avec le portrait d’Errard par Dumonstier, l’Académie royale accepte pour la première fois un pastel comme morceau de réception. Six ans plus tard, Vivien fait son entrée dans l’auguste enceinte en tant que « peintre en pastels ». Dès lors la France du XVIIIe siècle rayonnera dans le monde avec les grands noms de Nattier, La Tour, Chardin, Boucher, Vigée-Lebrun…

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