7 juillet 1658 :
Louis XIV est-il mort ?

Proposé dans le cadre de l’abonnement « 1 an à Versailles », le cycle animé par Michel Field autour de Louis XIV fait écho à l’exposition « Le Roi est mort ». En guise d’introduction à ces rendez-vous, nous avons demandé à l’historien Stanis Perez, l’un des invités de la prochaine rencontre – le 16 octobre –, de revenir sur un épisode méconnu concernant la santé du jeune Roi Soleil.
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Au cours de l’été 1658, on annonce dans Paris que le jeune Louis XIV a succombé à une fièvre particulièrement virulente. Les regards se tournent alors vers son frère, Philippe, et une nouvelle régence semble imminente. Mais, en réalité, le roi n’est pas mort. Retour sur cette « maladie des dupes » trop peu connue.

Le Journal de santé de Louis XIV nous renseigne avec précision sur les circonstances de cette maladie. Près de Dunkerque, le souverain pourchasse les Anglais et prend position dans le fort de Mardyck, récemment déserté par l’ennemi. Là, c’est un spectacle de désolation : « Sa Majesté souffrait beaucoup à cause des incommodités du lieu, de la corruption de l’air, de l’infection des eaux, du grand nombre de malades, de plusieurs corps morts sur la place, et de mille autres circonstances […]. » C’est dans ce lieu insalubre que, quelques jours plus tard, Louis se sent mal. Le 29 juin, il se plaint d’une « chaleur extraordinaire » accompagnée de lassitude et d’une violente douleur à la tête. La fièvre s’est déclenchée et elle résiste au lavement thérapeutique ordonné par le premier médecin, Antoine Vallot. Les saignées se succèdent, en vertu du principe selon lequel le corps, pour se défendre contre la maladie, doit être déchargé de ses humeurs vagabondes qui provoquent les maladies. Mais rien n’y fait, Louis XIV souffre de plus en plus, il n’arrive pas à se désaltérer et il commence à délirer, un symptôme pour le moins inquiétant.

Dans l’entourage du roi, on commence à redouter une issue fatale, les traitements des archiatres (les médecins personnels du roi) affaiblissant encore davantage le malade. Sentant sa fin proche, ce dernier demande à communier le 6 juillet. Les saignées se succèdent, au bras ou au pied, dans l’espoir de détourner de la tête cette chaleur qui devient insupportable. Bien entendu, la médecine du Grand Siècle ignore tout de la typhoïde, la maladie infectieuse que le roi vient en fait de contracter dans le cloaque de Mardyck. Cette pathologie, rendue tristement célèbre lors de la Première Guerre mondiale, est très répandue dans les lieux de promiscuité, les poux et les puces pullulant sur des corps rarement lavés.

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Quand le roi est malade, c’est toute la cour qui défaille. Nous sommes en 1658, la Fronde n’est pas très loin et le gouvernement bicéphale Mazarin-Anne d’Autriche est loin de faire l’unanimité. Chacun attend son heure, un accident, un empoisonnement ou une autre circonstance imprévue pouvant rebattre les cartes d’un jeu jamais terminé. Précisément, cette maladie va faire le jeu de certains factieux qui vont profiter de l’absence du roi et surtout de son état désespéré pour tenter sinon un véritable coup d’État tout au moins une nouvelle insurrection anti-Mazarin. Et rien n’est simple dans cette affaire puisque, même du côté des médecins, une trahison est possible. Guy Patin, célèbre doyen de la faculté et épistolier hors pair, s’était opposé au médecin du frère du roi qui préconise, en toute impunité, un remède tenu alors pour hautement toxique : le vin émétique. En somme, il serait facile d’empoisonner le monarque, de tenir la maladie pour responsable et d’organiser un nouveau sacre en faveur de Philippe V… Toutefois, Patin omet de dire que si l’émétique est officiellement un poison, les médecins attitrés du roi rechignent à employer une substance aussi dangereuse : ils tremblent autant pour la vie de leur illustre patient que pour leur charge prestigieuse à la cour ! En fait, la solution trouvée va satisfaire tout le monde : un obscur médecin d’Abbeville va se charger de donner le vin émétique au souverain, c’est donc lui qui servira de paraton­nerre en cas d’échec. Ainsi, après le feu vert de Mazarin, on prépare le mélange de vin, de plantes variées et de limaille d’antimoine, un métal proche du plomb qu’on va laisser infuser plusieurs heures. Le résultat obtenu est un puissant purgatif dont l’amertume et la saveur métallique provoquent des vomissements violents. La logique médicale est respectée, il faut débarrasser le corps de ce qui le gêne.

Mais pendant qu’on teste ce remède sur le souverain, au même moment, à Paris, on songe à une succession prématurée et au renvoi, par ricochet, du cardinal. Après les messes et les processions organisées partout pour obtenir du Ciel la guérison du roi, des Grands « malintentionnés » (c’est la formule utilisée par Colbert et Mazarin pour désigner ces proches du clan Retz) se liguent et préparent la succession. On se réunit, on complote, on songe même à placer le jeune Philippe – que certains appellent déjà « Sire » – sous l’influence d’une femme de caractère, tout en lisant des dépêches qui, en provenance de Bruxelles, annoncent que le roi est décédé mais que l’infâme Mazarin entend cacher la vérité. Certes, le cardinal a été excessivement rassurant dans les nouvelles qu’il a transmises autour de lui et Colbert s’est préparé au pire en commençant à cacher différents papiers, mais ce n’est rien en comparaison des nouvelles qui commencent à circuler dans les gazettes étrangères. L’une d’entre elles, datée du 7 juillet, explique qu’une ombre, un spectre terrifiant, serait apparue à Louis XIV et aurait provoqué la fièvre fatale. Comment survivre à pareil châtiment ? «  […] le bruict court qu’il auroit rendu l’esprit depuis hier six heures du soir, qu’une demie heure devant il fist venir un père Carme proche son lict, qu’il en chargea très expressément de dire à la Reyne, sa mère, et au duc d’Anjou, son frère, que sa mort estoit un châtiment de Dieu, qu’il leur ordonnoit, pour le salut de son âme, de faire une paix avec la couronne d’Espagne […]. » On saisit parfaitement l’objectif de l’auteur anonyme de cette énième mazarinade : déstabiliser le pouvoir royal en faisant passer la mort du roi pour une punition divine et le signe d’un nécessaire revirement géopolitique

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De son côté, Mazarin va riposter en annonçant le rétablissement du malade, apparemment sans succès. Il récidive plus tard en faisant publier une lettre du premier médecin du roi, un document assez exceptionnel destiné à dissiper les rumeurs une fois pour toutes en certifiant que Louis XIV est bien vivant et qu’il est désormais hors de danger. Ce bref bulletin de santé rédigé et imprimé à Paris en toute hâte est daté du 16 juillet. Il annonce surtout le retour du roi à Paris après une courte pause à Compiègne. Des lettres de cachet destinées aux factieux donnent le signal de l’échec cuisant de cette cabale sans lendemain : si certains ont profité de la maladie du souverain pour attester leur fidélité auprès de Mazarin et de Colbert, d’autres sont tombés dans le piège de la précipitation. On n’enterre pas un roi malade. Au demeurant, comme le cardinal-ministre l’a magnifiquement résumé, cette affaire eut au moins le mérite de faire tomber les masques, à l’instar de la célèbre « Journée des dupes » (10-11 novembre 1630) si favorable finalement, à Richelieu. Et Mazarin d’évoquer dans une lettre cette « maladie des dupes, puisqu’il semble qu’elle ne soit arrivée que pour faire cognoistre les bonnes et les mauvaises intentions de tout le monde. »

Tout est bien qui finit bien : le roi se remet (même s’il a perdu l’essentiel de sa chevelure…), le médecin est récompensé et l’antimoine, tenu pour responsable de cette guérison miraculeuse, va être à nouveau autorisé. La Couronne n’a plus qu’à « communiquer » autour de cet événement qui a permis à Louis-Dieudonné de « ressusciter ». C’est précisément le message diffusé par un bel almanach imprimé en 1659. Cette gravure célèbre le retour de la santé du roi en le montrant dans son lit de convalescent, entouré par la reine-mère et ses fidèles ministres. Dans la partie supérieure de l’image, un ange venu du ciel apporte une amphore de vin émétique, telle une nouvelle et salutaire onction. La France ressuscitée : ce titre en dit long sur l’assimilation du corps souffrant du roi avec son royaume tout entier, cet épisode médical permettant de consolider les liens entre le monarque et ses sujets à coups de processions, de messes en action de grâce et de Te Deum.

À partir de cet été 1658, la Cour comprend sans doute que le contrôle de l’information, notamment en matière de santé, est un élément crucial. Peu à peu, le pouvoir se personnalise, se concentre, s’installe au sein d’un corps qui quoique sacré reste soumis aux fièvres les plus brutales. Au cours des mois qui suivent, l’idylle du jeune Louis XIV avec la nièce de Mazarin vient rassurer la Couronne espagnole sur l’état de santé du roi : le mariage tant attendu avec l’infante Marie-Thérèse peut avoir lieu, la descendance sera assurée et, enfin, il n’y aura plus de Pyrénées…

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