Un bosquet dansant

Conçu par Le Nôtre, le bosquet du Théâtre d’Eau reprend vie à partir du 12 mai, grâce au paysagiste Louis Benech et au sculpteur Jean‑Michel Othoniel. Entretien croisé.

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Quel a été votre point de départ pour concevoir ce bosquet ? Comment avez-vous collaboré ?
Louis Benech Plusieurs pistes ont guidé mes pas. Tout d’abord, évidemment, les caractéristiques physiques du site au nivellement tout à fait particulier : une partie basse et une partie haute créent un système de pentes. Mais ma principale et finalement unique source d’inspiration a été l’histoire du lieu : renouer avec l’idée originelle du bosquet, un théâtre de verdure avec de l’eau ! Un lieu de divertissement joyeux parfois où les effets d’eau jouent avec les structures végétales pour qu’y règne une atmosphère festive. Je l’ai conçu comme une promenade ponctuée de surprises à l’ombre de chênes verts, menant le flâneur jusqu’à une clairière circulaire au cœur du bosquet. Cette clairière centrale, je l’ai partagée entre une grande salle et une scène constituée de deux bassins installés en sur-œuvre, des éléments qui évoquent la composition des deux états historiques du bosquet, entièrement détruits. Pour cette création, je voulais également m’aider d’une mythologie. Elle est nouvelle, pas antique, et s’articule autour de la figure du roi Soleil, de Le Nôtre, Le Brun, Lepautre... Le travail de Jean-Michel Othoniel, à qui j’ai demandé de réaliser les sculptures des bassins, fait ainsi directement référence à Louis XIV : ses créations sont inspirées de pas de danse inventés pour le monarque.

 

Jean-Michel Othoniel C’est la première fois que je travaille avec un paysagiste, mais pas la première fois que je travaille dans un jardin. Que ce soit dans les jardins de l’Alhambra, à Grenade, ou dans ceux de la Fondation Guggenheim, à Venise, j’ai pu jouer avec la nature et expérimenter cette force qu’elle donne au matériau de prédilection que j’utilise, le verre. Avec Louis, nos travaux de création ont été étroitement imbriqués tout au long du projet. Notre proposition se devait d’être codifiée comme celle du lieu dans lequel elle s’inscrit. Tout au long du projet, nous avons établi un dialogue constant avec l’Histoire, avec Le Nôtre, avec Le Brun, en essayant de nous  inscrire dans une continuité historique, tout en proposant un jardin et des sculptures résolument contemporains. Et nous avons ainsi avancé ensemble, Louis en créant un palimpseste évoquant toutes les strates historiques du bosquet et une scène de miroirs d’eau, moi en utilisant ce théâtre de verdure et cette scène pour faire danser le Roi-Soleil. Ainsi notre collaboration tout au long du projet, relève de l’essence même de Versailles. On y retrouve cette idée d’un art total, d’un dialogue entre les arts. Versailles est une sorte de grande utopie qui s’est construite grâce à la collaboration des plus grands architectes et des plus grands artistes. Cette notion de transversalité est très présente aujourd’hui entre les divers champs de la création.

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Aviez-vous déjà travaillé dans un jardin historique ?
L. B. Oui, très souvent, mais très rarement dans les pas de Le Nôtre. Il y a eu grâce à Pascal Cribier l’aventure du chantier des Tuileries qui a duré dix ans ! Je me consacrais quasi exclusivement à ce projet. J’habitais presque sur le chantier. Lorsqu’on les ajoute les uns aux autres, les détails d’ordre technique – les fouilles des tranchées de réseaux ou de locaux techniques, par exemple – ont une vraie incidence sur le résultat. Lors de ces opérations, je demandais aux ouvriers de finir de creuser à la pelle pour passer sous les racines sans les couper ! À Versailles, c’était différent, le terrain était vierge. Là ce fut la dimension archéologique qui requérait une grande attention. Dès que nous trouvions quelque chose d’inhabituel, nous le signalions aux archéologues.

Les jardins des Tuileries comme Versailles et le bosquet historique du Théâtre d’Eau, ont été conçus par Le Nôtre. Son travail vous a-t-il influencé ?
L. B. Je dois avouer que je n’ai jamais cherché à l’imiterou à m’identifier à lui, peut-être parce que ses jardins laissent peu de place aux fleurs. Et puis il a toujours travaillé sur des échelles tellement importantes, c’est très éloigné des problématiques contemporaines. Quand j’étais enfant, mes grands-parents habitaient rue de Rivoli. Nous allions souvent aux Tuileries, et à l’époque, je haïssais cet endroit, parce que les yeux piquaient à cause des rafales de sable en été, et l’on pataugeait dans la boue en hiver... Pour moi, ça ne ressemblait pas vraiment à un jardin. Dans un jardin, j’aime plutôt ce qui est spontané. Mais ce n’est pas contradictoire avec l’admiration que je porte à son travail. personne, depuis, n’a reproduit avec une telle subtilité, ce que dévoile la lecture de ses perspectives. Personne n’a réussi, non plus, à troubler à ce point notre ressenti de l’espace. C’est simplement un GÉNIE et le seul en la matière ! Il était incroyablement percutant dans sa façon d’utiliser l’optique, notamment pour raccourcir les espaces immenses, à Vaux-le-Vicomte, Versailles ou encore aux Tuileries. L’un de ses principes était de rendre accessibles ces espaces très longs, afin de pousser le promeneur à aller beaucoup plus loin que ce qu’il imagine. Par exemple, à Versailles, bien que la distance entre le château et le Grand Canal soit interminable, le visiteur a la surprise de découvrir, sur son parcours, le bassin de Latone qu’il ne voyait pas de la galerie des Glaces et du parterre d’Eau.

Aussi m’est-il apparu essentiel de travailler en écho avec les règles définies par Le Nôtre. La figure du Roi Louis XIV est le sujet du jardin tout entier, la représentation de son pouvoir, l’évocation de sa dimension divine

Pouvez-vous préciser la manière dont l’histoire du bosquet a déterminé certains de vos aménagements ?
L. B. L’emplacement de certaines ifs d’Irlande correspond aux relevés archéologiques qui indiquent la position des anciens jets des fontaines des Enfants dieux ainsi que des dix-huit jets de la colonnade de charmilles ceinturant l’ancien bosquet. Ils marquent donc les limites du bosquet historique. En plus de ces « marquages », j’ai aussi cherché à réintroduire le rythme ternaire qui caractérisait ce bosquet. Il y a : les trois espaces ovoïdes (le bassin des enfants, la presqu’île et l’île) ; les trois fontaines de Jean-Michel Othoniel qui ponctuent chacune des entrées de goulottes ; les végétaux toujours plantés en multiples de trois.

J.-M. O. Les fontaines, à Versailles, n’ont rien d’anodin, elles relèvent d’une démonstration de la puissance du Roi, de son contrôle sur les éléments : il est le Soleil, il définit les saisons, maîtrise les jardins, redessine le paysage marécageux qu’était Versailles, contrôle l’eau par les fontaines et le système hydraulique unique mis en place à son époque. Le Roi a la mainmise sur tout et, au cœur de son omnipotence, la maîtrise de l’eau est un élément capital puisque celui qui la détient a le contrôle sur cet élément vital, mais aussi sur les armées, les forces navales, etc. Pour mes sculptures-fontaines, j’ai souhaité que l’eau prolonge le verre et l’or en un geste vivant. Les chorégraphies que dessinent les arabesques cristallisées dans ces deux matériaux s’animent grâce à l’eau venant jouer avec la lumière, comme si le Roi dansait sur la scène du bosquet du Théâtre d’Eau. La calligraphie mouvante mêle donc le verre, l’or et l’eau en un seul mouvement, un geste lumineux. L’eau est ici un élément central des sculptures puisqu’elle les prolonge et contribue à construire cette évocation contemporaine du Roi-Soleil.

Louis Benech, comment avez-vous choisi et réparti les végétaux dans l’espace ?
L. B. J’ai souhaité donner au lieu un sentiment forestier, avec un contraste fort entre une périphérie sombre et pleinement plantée et un centre lumineux vide. Partout dans le bosquet, on trouve des chênes verts et des Phillyrea, deux espèces dont les feuilles persistantes d’un vert foncé créeront une impression d’ombre forte. Cette atmosphère sombre sera éclairée par quelques végétaux aux couleurs dorées donnant de la lumière : les ifs d’Irlande, un chêne (Quercus robur « concordia »), un tilleul originaire des pays de l’Est (Tilia europaea « Wratislaviensis »), deux ormes de Samarie (Ptelea trifoliata aurea). Le choix des végétaux répond aussi à une ambition : que la promenade soit vivante et esthétique à toutes les saisons y compris en hiver. J’ai ainsi pris soin d’implanter principalement des espèces persistantes et de les compléter par des variétés dont les floraisons ont lieu principalement au cours des mois « sans feuilles ».

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Certains arbres ou plantes qui se trouvaient là avant vos aménagements ont-ils été conservés ?
L. B. J’ai conservé un if et un buis, deux espèces peu présentes depuis que Versailles est un parc. L’histoire de l’if était intéressante : tout comme le buis, il appartient probablement à la lignée des arbres présents dans le bosquet d’André Le Nôtre. Par ailleurs, on remarque très bien qu’il a eu la tête cassée par la chute d’un arbre lors de la tempête de 1999. C’est cet événement précis qui m’a donné envie de conserver cet arbre : la marque physique de cette tempête est très visible dans les anneaux de croissance de l’arbre.

Comment introduire de la modernité végétale dans un lieu patrimonial comme celui-ci ?
L. B. Les formes sont inédites. Ce qui est novateur, c’est peut-être l’association de certaines espèces végétales entre elles. J’ai utilisé beaucoup de végétaux qui poussent spontanément en France (comme les Calamagrostis, une graminée que l’on trouve partout dans Versailles dans les endroits abandonnés, les chênes verts que l’on trouve au sud de la Loire et en Bretagne ou encore les Phyllirea) mais aussi des espèces qui proviennent d’autres continents, par exemple d’Asie (Aralia elata, glycine). Cette pratique d’associations inédites est moderne sans l’être, puisque Le Nôtre aussi introduisait de nouvelles espèces à Versailles et à Marly, par exemple le marronnier dit d’Inde (originaire d’Asie Mineure).

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