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Socrate et Aspasie meublent l’Abondance

Quatre splendides armoires « XVIIIe », dont deux récemment restaurées par l’atelier d’ébénisterie du Château, sont présentées dans le salon de l’Abondance. Les meubles sont des médailliers « Boulle », du nom de l’ébéniste Charles-André Boulle (1642-1732). Leurs formes témoignent de la modernité du mobilier de cette époque, thème de la grande exposition de cet automne, « Le 18e aux sources du design ».

Ornementation en bronze doré du médaillier « Boulle » : figures d’Aspasie et de Socrate. © Château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin.

Les quatre médailliers de l’Abondance

Les deux médailliers présentés face à la fenêtre dans le salon de l’Abondance sortent très certainement de l’atelier de Boulle et de ses fils dans le premier tiers du XVIIIe siècle. Ils offrent une marqueterie en cuivre et écaille de tortue, avec un dessus de palissandre. Le cuivre et l’écaille ont reçu tout un travail de fine gravure de motifs. L’estampille de Philippe-Claude Montigny, maître en 1766, signale l’intervention de cet ébéniste comme restaurateur.

Une seconde paire est exposée côté fenêtre du salon. Elle appartient à la donation du docteur Roudinesco en 1975. Les deux marqueteries sont également de cuivre et d’écaille, mais avec un dessus d’amarante. Ces deux meubles pourraient avoir été exécutés vers 1770 par Montigny dont ils portent l’estampille.

Le médaillier « Boulle » dans le salon de l’Abondance. © Château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin.

Ces armoires basses séduisent par la rigueur des lignes et le recours à une forme de perfection élémentaire : le carré. Au-delà de cette architecture géométrique, c’est la richesse de l’ornementation de bronze doré qui retient l’attention. Sur chacun des vantaux est appliquée une figure en bronze doré au relief prononcé : deux personnages en conversation s’appuyant sur un autel. L’échelle de ces bronzes est inédite. L’ornementation de bronze se poursuit latéralement par deux chutes de médailles rappelant le programme initial de médaillier du meuble. On admire surtout, pour les vantaux et les petits côtés, un décor de marqueterie qui dessine des rinceaux, vrilles et enroulements d’une grande exubérance, selon une exacte symétrie des deux vantaux. Le corps du meuble proprement dit repose sur un soubassement en plinthe doté de pieds toupie avec, au centre, un cartouche à enroulement d’acanthe.

Plus que des meubles, ce sont des objets d’art et assurément de très belles créations. Les deux personnages ont été identifiés comme étant Aspasie, la maîtresse de Périclès, et Socrate1. Cette scène renvoie à la composition peinte par Michel II Corneille à l’une des voussures du plafond du salon des Nobles de la Reine à Versailles. Aspasie reconnue à Athènes pour son brillant esprit et ses talents oratoires disserte avec des philosophes, peut-être Socrate2.

Le médaillier Boulle, un modèle de style

C’est au grand ébéniste André-Charles Boulle (1642-1732) qu’il faut attribuer l’invention du modèle de ce meuble. Boulle a effectivement créé les bronzes du duo Aspasie-Socrate pour une superbe paire d’armoires marquetée en première partie de cuivre sur écaille que conserve de nos jours le Louvre. On connaît un dessin de la main de Boulle qui peut être daté après 1701, correspondant au projet de ces grandes armoires, meubles qui engendrent les armoires basses qui nous intéressent. Rappelons que Boulle ne signe pas ses œuvres. Dans son importante production, peu de pièces sont identifiées avec certitude.

Détail du précieux décor des médailliers. © Château de Versailles / Thomas Garnier.

Si la commande primitive de ces œuvres nous échappe, il faut admettre que le modèle est créé pour servir de médaillier. Or les meubles fabriqués ensuite dans l’atelier de Boulle et de ses fils furent utilisés en bibliothèque ou en meuble de rangement. Néanmoins, la répétition fidèle de ce modèle à succès demanda le maintien du cinquième pied « médaillier » en façade, sans utilité, ne reposant donc pas sur le sol.

Il n’en reste pas moins que la présentation de ces médailliers dans le salon de l’Abondance résulte d’un rapprochement fort audacieux avec les douze médailliers, qu’Alexandre Jean Oppenordt (1639-1715) avait livrés en 1684. Ce rapprochement permet d’évoquer le cabinet des Médailles et des Raretés de Louis XIV auquel on accédait par le salon de l’Abondance. Au centre était disposée une grande table exécutée par Oppenordt sur des dessins de Bérain. Pour ranger les collections numismatiques, douze médailliers étaient installés au pourtour du cabinet.

Par sa qualité et son raffinement, le mobilier Boulle ne cessa de fasciner les collectionneurs durant tout le XVIIIe siècle. À la période néoclassique, on le restaura et l’on en effectua des copies. Ces œuvres passaient toutes pour être de Boulle. À la Révolution, plusieurs de ces chefs-d’œuvre Louis XIV ont été nationalisés et ont alors meublé des palais. C’est dans le bureau présidentiel de l’Élysée qu’une paire compose le décor dans lequel le Président de la République reçoit et travaille. Ces bas d’armoires de Socrate et d’Aspasie sont devenus un mobilier officiel de la République.

Pierre-Xavier Hans,
Conservateur en chef au château de Versailles

1. Identification par Béatrix Saule. Cf. : Alexandre Pradère, « Les armoires à médailles de l’histoire de Louis XIV par Boule et ses suiveurs », Revue de l’art, note 1, page 50, nº 116, 1997.
2. Nicolas Milovanovic, « Les Grands Appartements de Versailles sous Louis XIV », Catalogue des décors peints, nº 73, p. 148-150, RMN 2005.

Les médailliers Boulle dans le salon de l’Abondance. © Château de Versailles / Thomas Garnier.


L’histoire des médailliers Boulle après la Révolution

Le château de Versailles conserve six armoires basses avec les figures d’Aspasie et de Socrate sur un total d’œuvres du XVIIIe siècle connues actuellement de vingt-cinq environ. À Versailles, quatre sont présentées dans le salon de l’Abondance et une paire dans les salles du XVIIe siècle de l’aile du Nord. Sur ces six, quatre furent saisies à la Révolution. Elles formèrent un ensemble avec quatre autres armoires basses d’Aspasie et de Socrate également confisquées.

Sous l’Empire, elles meublèrent la galerie d’Apollon du château de Saint-Cloud pour gagner les Tuileries sous la Restauration. Elles y restèrent jusqu’à la fin du Second Empire. La Troisième République partagea ce trésor Boulle et une paire fut envoyée à l’Élysée en 1888 (cf. photo ci-dessus), une autre au ministère des Affaires étrangères en 1894. Versailles reçut ses quatre médailliers en 1946.


À VISITER :
Le salon de l’Abondance a été récemment restauré et remeublé (lire « L’Abondance retrouve son Orient », par Béatrice Sarrazin).
Son plafond et ses quatre médailliers sont à admirer en visite libre, en suivant le circuit des Grands Appartements.


PROCHAINEMENT :
Le 18e aux sources du design, chefs-d’œuvre du mobilier 1650 à 1790
Du 22 octobre 2014 au 22 février 2015
L’exposition mettra en relief le caractère novateur et précurseur du mobilier XVIIIe en matière de formes, de techniques, de décors et de matériaux et présentera les chefs-d’œuvre de cette époque.

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