magazine du château de versailles

Vergennes, nous voici !

Demain, 4 juillet 2026, marque le deux cent cinquantième
anniversaire de la Déclaration d’indépendance.
La tradition associe à l’arrivée en France des Américains en 1917 la célèbre formule : « La Fayette, nous voilà ! » Pourtant, c’est surtout à Vergennes que ceux-ci devaient leur indépendance grâce à son pouvoir de persuasion auprès de Louis XVI et d’immenses qualités de diplomate.

Charles Gravier, comte de Vergennes, ministre [détail], par Antoine François Callet, 1780, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.
© EPV / Christophe Fouin

Charles Gravier de Vergennes (1719-1787) a été un grand ministre parce qu’à la fin du XVIIIe siècle, dans une période où la société internationale était particulièrement mouvante, il a su donner des repères à la politique étrangère française. Vingt ans après le traité de Paris qui avait sanctionné la défaite de la France contre la Grande-Bretagne, il l’a replacée en 1783, grâce au traité de Versailles, au centre de l’échiquier européen et a porté un coup d’arrêt à la puissance anglaise.

Une formation complète à la diplomatie
Ces succès sont d’abord dus à sa personnalité, faite de caractère et d’indépendance d’esprit. Issu d’une bonne noblesse bourguignonne, c’est un provincial qui reçoit une formation très complète, assez rare chez les diplomates de cette époque. Il a pour mentor un oncle lointain, sorte d’aventurier surdoué, Théodore de Chavigny, qui a occupé de grands postes diplomatiques et qui forme son neveu sur le tas, comme c’était alors l’usage. Celui-ci apprend ainsi la diplomatie bilatérale avec lui à Lisbonne, puis la diplomatie multilatérale au cours de la guerre de Sept Ans en Allemagne et à Hanovre.

Portrait de Charles Gravier, comte de Vergennes et ambassadeur français, en habit turc, par Antoine de Favray, XVIIIe siècle. Wikimedia Commons.

Vergennes devient ensuite durant treize ans ambassadeur à Constantinople. Ce grand poste lui donne une vision du monde très nouvelle et l’introduit dans le réseau parallèle fermé du « secret » qui donne accès au souverain. Il est ensuite ambassadeur en Suède, où il soutient et finance le véritable coup d’État du roi Gustave III contre les influences russe et anglaise. Il est enfin, pendant treize ans, ministre des Affaires étrangères. En 1783, il est nommé chef du Conseil royal des finances, soit quasi-Premier ministre, sans toutefois réussir à y remettre de l’ordre. Durant toute cette période, il noue une relation de confiance très étroite avec Louis XVI dont il conforte la personnalité indécise et intelligente. Sa mort accélérera la marche vers la Révolution.

 

Clarté
Quelques traits expliquent la marque de Vergennes sur la politique étrangère française. Le premier est la clarté avec laquelle il définit les intérêts de la France à partir d’une conception de l’équilibre des forces novatrice. Dès sa prise de fonction, en 1774, il écrit un long mémoire au roi où il affirme que la France est « faite » : elle n’a plus de prétentions territoriales. Cette affirmation n’est pas une naïveté dans un siècle où tout souverain ne cherche qu’à élargir son pré carré. Elle est la condition pour devenir l’arbitre des ambitions des autres « prédateurs » et, par conséquent, se trouver aussitôt au centre des puissances européennes.
Cet équilibre des forces n’est pas seulement mis au service des intérêts français, mais de ce qu’il appelle le « droit public », soit le respect des engagements pris. Un seul exemple en témoigne, celui de la prétention de la Royal Navy anglaise de contrôler tous les bâtiments durant la guerre d’Indépendance américaine ; Vergennes réussit à regrouper un large ensemble de pays, dont la Russie et les Pays-Bas, pour faire respecter le principe sacro-saint de la liberté des mers. C’est l’équilibre des forces mis au service d’un principe universaliste.

« Vergennes réussit à regrouper un large ensemble de pays,
dont la Russie et les Pays-Bas, pour faire respecter le principe
sacro-saint de la liberté des mers. C’est l’équilibre des forces
mis au service d’un principe universaliste.
»

Cette notion d’équilibre est centrale dans son soutien aux insurgés américains. Le but est d’affaiblir l’Angleterre grâce à l’abandon de sa colonie qui ne peut que devenir rivale, pas de recouvrir des territoires comme le Canada. De même, en Inde, le soutien aux princes indiens doit équilibrer les forces anglaises, mais sans ambition territoriale.
En Europe, Vergennes cherche constamment à éviter des engagements secondaires afin d’avoir les mains libres dans la guerre d’Amérique. La France ne doit plus « travailler pour le roi de Prusse », mais à son seul profit. La guerre de Sept Ans avait vu une dispersion des efforts sur mer et sur terre. Ce sera désormais ou l’un ou l’autre, mais jamais les deux en même temps.

Modération
Le second trait de l’action de Vergennes est sa modération, inspirée par une vision à long terme de la scène internationale qui a pour but une paix durable. C’est le cas dans la guerre d’Amérique. Le soutien d’une monarchie absolue catholique à des républicains protestants est mené avec une prudente progression. Elle commence par une guerre « couverte » de 1774 à 1778 suivie, de 1778 à 1783, par une guerre ouverte. Aucun pas n’est franchi sans s’assurer des forces nécessaires. Ainsi, face à la Royal Navy, Vergennes sait qu’il faut à la France l’appui des marines espagnole et néerlandaise.

Publication du traité de paix de Versailles entre la France et l’Angleterre, 25 novembre 1783 [détail], par Antoine Van Ysendyk, 1837, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © Paris, GrandPalaisRmn (château de Blérancourt) / © Gérard Blot

Sa modération s’exprime surtout dans les buts qu’il assigne à la paix lors du traité de Versailles. Celle-ci ne doit pas porter en elle le ferment d’une revanche, mais bâtir la possibilité d’une Europe apaisée autour d’une relation franco-anglaise à bénéfices partagés. Face aux partisans d’un abaissement radical du Royaume-Uni, Vergennes impose la signature d’un traité de libre-échange avec l’appui de Dupont de Nemours. Il veut aussi créer les conditions de relations économiques privilégiées avec les États-Unis.
La mort de Vergennes, puis la Révolution qui mène à l’isolement de la France, empêcheront ces projets de porter leurs fruits. Un système politique paralysé par ses divisions ne permettra pas de financer les dépenses de la guerre d’Indépendance malgré la richesse de la France. L’Angleterre, beaucoup plus endettée, y réussit grâce à un meilleur système financier. Malgré l’échec institutionnel de l’Ancien Régime, Vergennes laisse des principes de diplomatie qui restent de grandes références.

Bernard de Montferrand,
ancien ambassadeur, ancien président de la Société des Cincinnati de France

Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).


À LIRE

Bernard de Montferrand, Vergennes, la gloire de Louis XVI, Paris, Tallandier, 2017.

 


À DÉCOUVRIR

Versailles et l’indépendance américaine
à partir du 4 juillet
Appartement du Capitaine des gardes

Au long du parcours de visite libre ou au cours de la visite guidée « Versailles et l’indépendance américaine ».

Un podcast sur l’épopée du marquis de La Fayette
À partir des lettres qu’il avait adressées à son épouse, suivez son engagement militaire aux côtés des insurgés américains qu’il avait rejoints clandestinement.

🎧 PODCAST - La Fayette et l'Indépendance américaine


À SUIVRE

Les États-Unis et Versailles : 250 ans d’histoire partagée

Une journée-rencontre au château de Versailles, le 9 octobre prochain, selon une progression chronologique réunissant historiens et historiens de l’art français et américains.
Conçue sous forme de dialogue croisé, cette journée permettra d’approfondir le rôle des acteurs majeurs, des idées et des relations diplomatiques qui ont bâti ce lien fort unissant encore de nos jours la France et les États-Unis.

Entrée libre, sur réservation.


À VIVRE

Une expérience interactive en réalité virtuelle autour du célèbre tableau d’Auguste Couder : Siège de Yorktown.

À l’occasion du 250e anniversaire de l’indépendance américaine, les visiteurs sont invités à plonger dans une expérience immersive, virtuelle et interactive unique au cœur de la Révolution américaine, au sein du Château, dans les espaces dédiés du pavillon d’Orléans.
Grâce à une scénographie originale et à des technologies immersives XR de dernière génération, Lumière de la Liberté offre aux visiteurs une rencontre interactive inédite avec les figures et les événements de l’alliance franco-américaine.
Cette expérience est une invitation à partager les motivations et les idéaux d’une révolution, et à vivre,
de manière originale, ludique et éclairante, un tournant majeur de l’Histoire.

Jusqu’au 31 janvier 2027
Pavillon d’Orléans (accès par la cour des Princes)
Tarif unique : 7 euros billet seul, billet « Passeport » + 7 euros
Dès 8 ans
Expérience disponible en Français et en Anglais
Information et réservation sur : www.chateauversailles.fr

© Yalla.Digital

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