François Morellet (1926-2016) aurait eu cent ans cette année.
Le Château honore sa mémoire à travers six œuvres majeures
qui viendront prochainement s’intercaler dans les décors de ses grands appartements et dans le bosquet des Bains d’Apollon. Erik Orsenna,
à la fois proche de l’artiste plasticien et familier de l’univers de Versailles, l’accueille pour nous.

Portrait de François Morellet en 1966. © Adagp, Paris 2026
Qu’un peintre se préoccupe de vision, quoi de plus normal ? On n’imagine pas un cuisinier se désintéressant du goût, un amoureux s’interdisant le toucher, un musicien se bouchant les oreilles, même si Beethoven attendit sa surdité pour entrer dans le génie.
Mais certains peintres ne se contentent pas de ce que l’œil leur propose. Ils explorent ce mystère, ils cherchent des structures secrètes, ils tendent des pièges, ils créent des vertiges. L’une des histoires de la Renaissance est celle-ci : la découverte, émerveillée, de la Perspective ; cette capacité qu’elle a de vous prendre dans ses bras et, comme une œuvre de Bach, de vous emporter dans un autre royaume d’ordre, de calme et de cette volupté très douce qu’on appelle la paix.

Lamentable, dans le vestibule bas de la chapelle. © EPV / Thomas Garnier
« L’arrivée de mon François dans ce parc que je connais par cœur »
Je me promène à Versailles depuis l’enfance. J’ai eu l’honneur de présider son école (« nationale supérieure ») de paysage. J’ai tenté une biographie de l’immense géomètre André Le Nôtre1. À tous ces cadeaux de la vie s’ajoute celui d’avoir eu pour second papa, le quasi-frère de mon père, François Morellet : ils avaient été, comme on dit, « élevés ensemble ».
Vous comprendrez donc que, pour moi, le peintre de l’optique et le jardinier des lignes se rejoignent. Et c’est dire si je salue avec émotion, et gratitude pour ceux qui en ont eu l’idée, l’arrivée de mon François dans ce parc que je connais par cœur et qui m’a déjà tant donné.
On connaît les œuvres de Morellet, magicien des trames, sculpteur de grilles en boules, inventeur de joyeux mikados de lumières. Un maître des néons chez le Roi-Soleil ! Avouez que la rencontre ne manque pas de piquant !
« Un maître des néons chez le Roi-Soleil !
Avouez que la rencontre ne manque pas de piquant ! »
Notons que ce François a l’habitude des palais. Celui du Louvre lui a déjà ouvert ses portes. Dans l’escalier Lefuel de l’aile Richelieu, il a tellement joué avec les vitrages qu’on ne sait plus qui regarde qui, si l’œil-de-bœuf est vitrail ou miroir.
Mathématique des arbres
Nous discutions souvent, lui, l’artiste consacré, moi, l’écrivain débutant. Il faisait mine de professer l’absence totale d’émotion, une sorte de froide mathématique, école qu’en philosophie, on appelait « structuralisme » et en littérature, « nouveau roman ». Et puis un jour, il me donna un petit tableau qui accueillait des branches, oui, de vraies branches d’arbuste, bien sûr, prolongées par des traits. Le titre de cette œuvre ? Geometree. Vous avez reconnu le jeu de mots (une activité qu’il adorait et dans laquelle il excellait ; pour le pudique qu’il était, quelle plus parfaite manière de se cacher ?) : Géométrie, Geometree. Je me rappelle mon éclat de rire : « Décidément, tu vieillis, François, tu baisses la garde, tu accueilles des morceaux de vie dans ton travail. Encore quelques années, et tu vas devenir figuratif ! »
Dimanche dernier, j’ai parlé à mes vieux amis, les arbres, les trees de Versailles. Je sais qu’ils s’apprêtent à faire bon accueil à cet autre géomètre, prince des lignes. Il y a une phrase de Le Nôtre que je ne connaissais pas quand j’ai écrit mon livre. Elle ne manquera pas de l’y rejoindre dans la prochaine édition. Cette phrase est devenue l’une de mes morales. Écoutez-la bien, ou plutôt bougez-la : « Si l’esprit crée la perspective, c’est la marche qui la fait vivre. » Tel est mon souhait ! Bienvenus et bienvenues à Versailles ! Un invité de marque, un prince des lignes vous y attend.
1 Erik Orsenna, Portrait d’un homme heureux : André Le Nôtre, 1613-1700, Paris, Fayard, 2000.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).

Sphère-trames, dans la galerie de pierre basse de l’aile du Nord. © EPV / Thomas Garnier
À CONTEMPLER
Exposition du 30 juin au 1er novembre 2026, dans le cadre de 100 x Morellet, célébration du centenaire de la naissance de François Morellet (1926-2016), organisé à l’initiative du Centre Pompidou en collaboration avec l’Estate Morellet.
Quatre œuvres célèbres de l’artiste ponctueront, à l’intérieur du château, le parcours de visite libre tandis qu’une double installation viendra s’insérer, dans les jardins, au cœur du bosquet des Bains d’Apollon.
À SUIVRE
Une visite guidée.
Un parcours audio sera disponible sur l’application mobile du château.

© EPV / Thomas Garnier