Que faisait cette paire de chaussures, découverte lors du chantier,
sous le parquet, au centre exactement de la pièce du Lavabo ?
Rien que sa localisation indique qu’elle n’était pas là par hasard…
L’enquête est lancée !

La paire de chaussures qui a été trouvée sous le plancher de la pièce du Lavabo à l’occasion des travaux de restauration. © EPV / Christophe Fouin
Les annexes de la chapelle ont pour particularité de n’avoir jamais été modifiées pour d’autres usages, donc jamais touchées jusqu’alors. Ainsi, pour la première fois depuis son aménagement, la pièce du Lavabo était-elle, en 2025, déshabillée de ses éléments de menuiserie en vue de sa restauration. Quelle ne fut pas la surprise des artisans lorsqu’ils finirent de déposer son plancher : sous la dernière feuille de parquet, au beau milieu de la pièce, apparut une paire de chaussures en cuir brun, manifestement celle d’un homme, correspondant à une pointure contemporaine de taille 41 ou 42. Placées l’une en face de l’autre, leurs pointes se regardant, elles étaient glissées dans l’espace en creux laissé par les augets en plâtre servant à maintenir les lambourdes sur lesquelles était posé le plancher.
« Chaussures dissimulées »
Il n’est pas rare, lors de rénovations de bâtiments anciens, de dégager ainsi des objets volontairement cachés dans les murs ou les cheminées, près des portes ou des fenêtres, au niveau des toitures, plafonds ou planchers, tous, notons-le, à la lisière de l’espace bâti. Cette pratique est connue en Europe continentale du Nord et de l’Est, notamment au Danemark, en Allemagne, parfois dans des bâtiments ecclésiastiques, et en Angleterre où elle a été mentionnée pour certaines chapelles. Elle existe aussi en France, et s’est propagée aux États-Unis et en Australie à la suite de la colonisation britannique. Que signifie-t-elle ? C’est certainement dans ce mystère que réside toute son importance : un secret bien gardé est un secret protégé.
« Les historiens pensent que beaucoup d’entre elles furent placées
comme amulettes, pour protéger le bâti ou ses habitants
contre les mauvais esprits ou pour porter chance. »
Les chaussures y sont souvent présentes : ce phénomène étrange, pouvant dater du début de l’ère moderne, est appelé celui des « chaussures dissimulées ». Les historiens pensent que beaucoup d’entre elles furent placées comme amulettes, pour protéger le bâti ou ses habitants contre les mauvais esprits ou pour porter chance. Certains n’excluent pas des pratiques maçonniques, sans toutefois pouvoir les documenter. Rien qu’en Grande-Bretagne, plus de mille de ces chaussures ont été recensées, ce qui laisse à penser qu’il s’agissait d’objets importants et à forte charge spirituelle1. Est-ce parce qu’elles aident l’homme à marcher ? On les trouve souvent dans les planchers, la surface sur laquelle l’être humain se tient debout et s’y déplace.
Des chaussures habituellement usées
Ces chaussures, souvent à l’unité – plus rarement en paire –, montrent des traces d’usure ou de réparations : parce qu’elles avaient été portées, elles restaient vivantes, ce qui renforçait la protection et ajoutait à la magie. À l’observation, celles retrouvées dans la pièce du Lavabo sont courantes au XVIIIe siècle. On en distingue la typologie sur la planche gravée de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert consacrée au métier de cordonnier. Il est tentant de les étudier par rapport au corpus des chaussures datant du XVIIe siècle retrouvées lors des fouilles en amont du chantier du Grand Louvre, mais celles-ci avaient tout simplement été mises au rebut et non intentionnellement cachées. Il y a certainement beaucoup de chaussures dissimulées – et autres objets – à découvrir dans le patrimoine historique qui n’a subi aucun remaniement ou restauration… Quoi qu’il en soit, pour poursuivre ces recherches, il conviendrait de se tourner vers l’étranger, dans les pays où ce domaine d’expertise est davantage exploré : l’Europe du Nord et les États-Unis.
Corinne Thépaut-Cabasset,
collaboratrice scientifique au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
1 June Swann, « Shoes Concealed in Buildings », Costume, vol. 30, no 1, 1996, p. 56-69.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).
À REGARDER