Marie-Josèphe de Saxe et Marie-Antoinette ont dû souvent laisser vagabonder leurs rêves parmi ces panneaux peints. Coincé entre
le Cabinet doré de la Reine et l’antichambre du Grand Couvert,
le cabinet des Poètes est en train de retrouver tout son éclat.

Début de la restauration du décor du cabinet des Poètes. Ces boiseries peintes en vernis Martin avaient beaucoup jauni au fil du temps. © EPV / Didier Saulnier
En 1893, lors d’un lessivage de boiseries ordonné par l’architecte en chef Marcel Lambert dans ce petit réduit, « les ouvriers ont retrouvé, sous d’épais empâtements noirs de crasse, un ensemble assez inattendu de peintures décoratives qui devaient donner à la petite pièce, sous Louis XVI, un curieux cachet d’exotisme1 ». On venait de mettre au jour un rare décor de boiseries peintes en vernis Martin, témoin d’un goût rocaille triomphant, et à l’histoire bien mouvementée.
Un premier cabinet octogonal décoré par Verberckt et Martin
Ce décor se trouvait à l’origine au rez-de-chaussée du château, dans les petits cabinets que fit aménager, en 1755, la dauphine Marie-Josèphe de Saxe. Le premier architecte du roi, Ange Jacques Gabriel, transforma une ancienne pièce des bains ovale en un cabinet octogonal entresolé, agrémenté d’une alcôve. De l’été 1755 au mois de novembre 1756, le sculpteur Jacques Verberckt et le peintre vernisseur Étienne Martin se mirent à la tâche2. Pour égayer ce petit cabinet assez sombre fut privilégiée la thématique galante de la « pastorale », dont le genre léger était très couru et en parfaite adéquation avec l’intimité de la pièce.

Restauration de l’un des panneaux représentant une scène champêtre. © EPV / Thomas Garnier
Martin multiplia les saynètes figurant des activités propres au jardinage ou illustrant de jeunes couples amoureux ou des familles de paysans. Il les inséra dans une architecture feinte, composée de treillage de fantaisie et d’arabesques fleuries. C’est dans ce décor – telle une allusion à l’amour sincère qui existait entre la dauphine et son époux – que Marie-Josèphe de Saxe s’adonnait à la lecture ou à ses travaux de broderie avec ses dames de compagnie, et recevait ses enfants.
Des boiseries remontées et ajustées
À l’occasion des préparatifs du mariage entre le dauphin de France, le futur Louis XVI, et la jeune archiduchesse Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine, l’appartement de la Reine, à l’étage, fut rafraîchi. Gabriel fit démolir le cabinet de Marie-Josèphe de Saxe et en remonta les boiseries dans un petit boudoir qui avait été créé pour la reine Marie Leszczyńska et surnommé par le duc de Luynes, en 1747, le « cabinet des Poètes ». Celui-ci était alors orné de toiles de Jean-Baptiste Oudry, peintes en 1749 sur la thématique des cinq sens. Pour cette nouvelle destination, les panneaux en vernis Martin furent réajustés, augmentés et remis en état par les menuisiers Guesnon et Clicot et le sculpteur Jules Antoine Rousseau3. Quant aux décors peints, ils furent ravivés et complétés par Louis Vernet, qui réalisa de délicats ornements floraux sur les pilastres et d’autres panneaux4.
« Gabriel fit démolir le cabinet de Marie-Josèphe de Saxe
et en remonta les boiseries dans un petit boudoir qui avait été créé
pour la reine Marie Leszczyńska et surnommé par le duc de Luynes,
en 1747, le « cabinet des Poètes ». »
Réduit en largeur en 1779 et complété d’une fausse cheminée en marbre sur le mur sud, le « petit cabinet intérieur », ou boudoir de la Reine, devint progressivement un simple passage pour rejoindre l’escalier du Dauphin.
Vicissitudes
Jugées démodées, les scènes galantes de Martin disparurent sous une peinture blanche dès les années 1780. Repeinte en gris et dépourvue de son chambranle de marbre entre 1814-1815, la pièce fut encore légèrement transformée sous le règne de Louis-Philippe, lorsque l’architecte Frédéric Nepveu ouvrit, en 1835, un accès vers l’appartement du Roi. Puis donc, en 1893, on découvrit les décors – très altérés – en vernis Martin, sans pour autant procéder à une restauration. Mises en caisses pour être protégées des bombardements allemands en 1940, les boiseries furent envoyées au château de Serrant avant de reprendre le chemin de Versailles deux ans plus tard. Bien que fortement dégradées, elles furent remises en place en 1946 avant de subir une restauration fondamentale en 1963.

Restauration de l’un des panneaux représentant une scène champêtre. © EPV / Thomas Garnier
Constituant, malgré ces vicissitudes, le témoin le mieux conservé des décors en vernis Martin au château de Versailles, le cabinet des Poètes méritait une restauration. La présente opération vise à retrouver l’éclat de cette pièce, avec toute la fraîcheur de sa polychromie, selon l’état de 1779, tout en tenant compte des quelques transformations irréversibles comme le percement de la porte vers la première antichambre du Roi, qui offre l’opportunité de sa découverte pour le public.
Clarté et vivacité des couleurs
Il a bien fallu composer avec le dernier remontage des boiseries, en procédant à quelques corrections sur les éléments sculptés. Le trumeau de glace retrouvera un cadre sculpté proche des créations des années 1750 en suivant le fantôme des contours de l’ancien trumeau, visible sur la paroi est. Mais le travail le plus important et significatif s’est concentré sur les décors peints – englués sous un vernis jauni et des repeints approximatifs, voire caricaturaux dans les visages de certains personnages – pour retrouver clarté, légèreté, contraste entre les fonds blancs et la dominante bleu-vert du décor. Ainsi, ce petit boudoir secret retrouvera son charme et la poésie qui lui avait valu un nom.
Frédéric Didier,
architecte en chef des Monuments historiques en charge du château de Versailles
1 La Chronique des arts et de la curiosité, no 34, novembre 1894, p. 267.
2 Registre des dépenses et des recettes des Bâtiments du roi, 1755, O1 2255, Pierrefitte-sur-Seine, Archives nationales ; Lettre de Lécuyer au marquis de Marigny, le 22 juillet 1755, O1 1796, pièce 167, AN.
3 Acomptes versés à Guesnon et Clicot, le 4 mars 1770, O1 2269, f°20, AN ; Fonds destinés à l’appartement de la dauphine sur l’exercice 1769, le 10 avril 1770, O1 1807B, pièce 589, AN.
4 Peinture par le sieur Vernet le Jeune, 1770, O1 1817, f°41, AN.
Le cabinet des Poètes est restauré grâce au mécénat principal de la Fondation Malatier-Jacquet et au mécénat du Fonds de dotation Françoise Kahn Hamm.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).