magazine du château de versailles

Pierre de Nolhac intime

Le premier conservateur de Versailles, Pierre de Nolhac (1859-1936),
avait publié, à la fin de sa vie, ses souvenirs1. La découverte d’une partie
de son journal donne un nouvel éclairage sur ses débuts au château.
En témoignent son arrière-petite-fille et l’historienne
qui ont analysé et commenté ce document inédit.

Pierre de Nolhac à son bureau, dans l’aile Dufour du château de Versailles, vers 1897-1898, archives familiales. © EPV / Christophe Fouin

Martine de la Forest Divonne, vous descendez de Paolo de Nolhac, fils aîné de Pierre, qui connut l’installation de la famille au château de Versailles, en 1887. Dans quelles circonstances avez-vous trouvé ce manuscrit ?
Martine de la Forest Divonne C’est en préparant la vente d’une maison, dans l’Indre, qui conservait de nombreux souvenirs de Pierre de Nolhac : ses livres, des tableaux, des médailles, et, dans une vitrine, son épée d’académicien ! Dans une enveloppe blanche était glissé un petit carnet relié de moleskine noire avec l’écriture très soignée de notre illustre arrière-grand-père. La tâche de transcrire ce texte, qui offrait la suite d’un premier carnet étudié en 1970 par un frère franciscain2, m’a incombé. Je ne pensais pas, en le faisant, que cela allait tant intéresser le château de Versailles !
Claire Bonnotte Khelil J’avais contacté Martine afin de mieux comprendre les relations de Pierre de Nolhac avec les artistes de son temps. Quelle joie de parcourir ce témoignage direct, et sans fard ! Il n’y a rien de tel qu’un journal pour découvrir ce qui ne devait pas être su, notamment les sentiments de l’auteur envers le monde qui l’entoure.

La famille Nolhac sur la loggia du pavillon Dufour au château de Versailles vers 1895, archives familiales.
Au 1er rang : la grand-mère et la mère de Pierre de Nolhac avec deux de ses enfants, Frédérique et François de Nolhac.
Au 2nd rang : la femme de Pierre de Nolhac, Alix, et son père, puis Paolo et Henri, ses fils aînés, suivis de sa sœur et de sa fille Marie-Louise dont il tient la main, à l’extrémité du groupe.
© EPV / Christophe Fouin

Cette partie du journal couvre la période 1891-1898, alors que Pierre de Nolhac est trentenaire. À quoi correspond-elle pour lui ?
C. B.-K. C’est vraiment le moment où il s’impose comme l’historien de Versailles. Il arrive au château comme attaché de conservation alors qu’il n’a en tête que son travail sur l’humanisme italien du XIVe siècle. Or, il va finir par s’emparer de l’immense champ d’étude qui s’ouvre à lui, puis va gagner en assurance lors de sa nomination à la tête du domaine, fin 1892. On voit bien qu’il redoute de tenir des conférences, au début, mais il s’affirme comme le spécialiste des lieux, et commence à goûter à la notoriété.
M. F.-D. Une notoriété dont il est ravi, mais cette nomination à Versailles signe l’arrêt définitif de ses prétentions au poste de directeur de l’École française de Rome. Elle compromet également, à ses yeux, son activité de poète.

Pierre de Nolhac exprime, à plusieurs reprises, la crainte d’y perdre un temps précieux. « Ce titre nouveau de conservateur est peu pour moi, si je dois y sacrifier les livres que je veux faire et le rôle que je me crois destiné à remplir pour la science et pour le nom de mes fils », écrit-il !
M. F.-D. À Versailles, il doit s’occuper de tout, avec seulement un adjoint, un secrétaire et quelques gardiens…
C. B.-K. Oui, l’aspect administratif de son poste lui pèse énormément, et il aura vite fait d’en confier une partie à André Pératé3. Ce journal parle de la vie des conservateurs, tiraillés entre des obligations concrètes et leurs recherches, et fait sourire par son actualité. Il évoque les mondanités, les allers-retours incessants entre Versailles et Paris. Il montre aussi la place que peuvent prendre des activités aussi passionnantes au détriment de la vie personnelle. L’ambition dévorante de Pierre de Nolhac semble bien à l’origine de la déliquescence de son couple qui, derrière les murs du pavillon Dufour, finit par vivre séparé, chacun à son étage,
dans ce château où l’on dormait, où l’on accouchait et où l’on mourait !

« Ce journal parle de la vie des conservateurs,
tiraillés entre des obligations concrètes et leurs recherches,
et fait sourire par son actualité.
»


Pierre de Nolhac est connu pour avoir tiré Versailles de sa léthargie, exhumant une splendeur occultée par les travaux sous Louis-Philippe. Qu’apprend-on, dans ce journal, sur l’histoire du château ?

C. B.-K. On en apprend surtout beaucoup sur la méthode de Nolhac que celui-ci ne précise dans aucun de ses livres. On voit l’énergie qu’il déploie pour ses publications et sa façon de revenir aux sources, en se rendant aux Archives nationales, en dépouillant mémoires et lettres, ce qui l’amène à de nombreuses réattributions d’œuvres. On sent aussi la fébrilité avec laquelle il a obtenu le poste de son prédécesseur, puis l’opiniâtreté avec laquelle il s’est opposé à Marcel Lambert : on découvre qu’il a lui-même rédigé la pétition contre l’architecte chargé du monument ! Nolhac protège aussi le château contre les velléités du musée du Louvre, prompt à se servir dans les collections de Versailles. Mais ce que l’on constate aussi, c’est que sa femme a pu l’aider dans ses recherches.

La famille Nolhac et de la Frenaye sur la loggia du pavillon Dufour au château de Versailles, vers 1897, probablement photographiée par Pierre de Nolhac.
De gauche à droite : Marguerite de la Frenaye, Paolo de Nolhac, Marie de Goÿs, Alix de Nolhac, Henri de Nolhac, Marie-Louise de Nolhac, François et Marie-Louise de Nolhac. Archives familiales.
© EPV / Christophe Fouin

Pierre et Alix de Nolhac se séparent à la fin de ce journal. Qu’avez-vous ressenti, Martine de la Forest Divonne, en lisant les confidences de votre aïeul sur ses difficultés de couple ?
M. F.-D. Ma famille est toujours restée discrète par rapport à cette séparation que j’ai apprise assez tard. On parlait, finalement, très peu de mon arrière-grand-père dont j’avais une image figée, telle une statue du château. La transcription de son journal me l’a fait apparaître complètement différent, beaucoup plus proche et humain. Et, finalement, j’en suis d’autant plus fière ! J’aimerais beaucoup pouvoir accéder, un jour, à la loggia du pavillon Dufour où se sont passés tant d’événements familiaux !
C. B.-K. Le désespoir de Nolhac, laissant penser qu’il a trompé sa femme, mais aussi une terrible crise de jalousie qu’il s’avoue à lui-même, donnent une image beaucoup moins lisse de cet homme qui me touche. Son journal lui permet de formuler ce qu’il ne parvient pas à dire à Alix. Ne s’adresserait-il pas, dans le fond, à elle ?

Propos recueillis par Lucie Nicolas-Vullierme,
rédactrice en chef des Carnets de Versailles

1 Pierre de Nolhac, La Résurrection de Versailles : souvenirs d’un conservateur (1897-1920), Paris, Plon, 1937, réédité avec les éd. Perrin, avec le soutien de la Société des Amis de Versailles, 2002.
2 Carnet transcrit en 1970 par le frère Gino Emmanuel Zucchelli (1912-2001) pour sa thèse et intégré à la publication du journal.
3 Ami rencontré à l’École française de Rome qui le remplace comme attaché de conservation du musée de Versailles. Il en devient le conservateur adjoint en 1899, puis le conservateur de 1920 à 1932.

Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°27 (octobre 2025 – mars 2026).


À LIRE

Pierre de Nolhac, Journal (1891-1898), édition de Claire Bonnotte Khelil et Martine de la Forest Divonne, avec une préface de Laurent Salomé, Paris / Versailles, coéd. Les Belles Lettres / château de Versailles, 2025.

Maïté Labat, Jean-Baptiste Veber et Alexis Vitrebert, Le Château de mon père. Versailles ressuscité, Paris / Versailles, coéd. La Boîte à Bulles / château de Versailles, 2019.


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