Avec ses trois rangées de lustres, la galerie des Glaces brillait continuellement de tous ses feux. Au point qu’on en a oublié
que ce chef-d’œuvre de Jules Hardouin-Mansart, couronné
par la voûte historiée de Charles Le Brun, est d’abord la plus belle
des galeries baroques. Laurent Salomé, directeur du musée,
lui redonne aujourd’hui sa place d’honneur.

Table à huit pieds, vases de pierre dure, tabourets et torchères meublant la galerie des Glaces. © EPV / Thomas Garnier
Comme une cristallisation de toute l’histoire du château de Versailles, comme une somme de sa complexité et de sa splendeur, la galerie des Glaces est le plus grand défi que doivent relever les conservateurs de toutes les générations dans leur mission de rendre à Versailles son sens, sa cohérence historique, sa beauté vraie.

La galerie des Glaces et sa voûte historiée dégagée d’une partie des lustres qui en perturbaient la vue. © EPV / Thomas Garnier
Elle qui avait été créée pour combler un vide : celui de la merveilleuse terrasse qu’elle a remplacée ; celui, symbolique, que les agrandissements de Le Vau laissaient béant entre le côté du roi et celui de la reine. Elle, qui était devenue le centre de la vie de la Cour, s’était retrouvée, à son tour, complètement vide après la Révolution. Et depuis cette date, les efforts de restitution et de remaniement n’ont jamais cessé.
Contrairement à d’autres espaces du château, sa vocation n’a pourtant jamais changé et il s’est toujours agi, simplement, de la retrouver. Mais ce n’était pas si évident ! Son ornement le plus emblématique, l’invraisemblable mobilier d’argent, n’avait vécu que quelques années avant sa fonte en 1689. Les autres éléments de son contenu du temps de Louis XIV, maintenus en grande partie pendant tout l’Ancien Régime, avaient été dispersés, ses sculptures les plus importantes envoyées au Louvre, les douze tables de bois doré plus jamais localisées, on ne sait s’il est encore permis de rêver…

Vestale, dépôt du musée du Louvre. © EPV / Thomas Garnier
Un remeublement lancé
par Louis-Philippe
Louis XVIII avait remis en état la Grande Galerie, Louis-Philippe s’était chargé de la remeubler, comme le reste des grands appartements, pour l’ouverture de son musée en 1837. C’était la première étape majeure. On doit la plus récente à Gérald Van der Kemp, comme une sorte de testament avant son départ, en 1980. Mais il y en eut beaucoup d’autres, en particulier les travaux du milieu du XXe siècle sous la conduite de Charles Mauricheau-Beaupré. Celui-ci obtient le dépôt par le Louvre, en 1948, de statues antiques provenant de la galerie : la sublime Vestale, l’Uranie au drapé phidiesque ainsi que le Bacchus appartenant à la collection d’Henri IV aux Tuileries. Il avait fait l’acquisition, en pleine période de guerre, de deux grandes tables de bois doré issues de la collection de Lord Rosebery (certes à huit pieds, au lieu de six pour les tables d’origine) dont l’une porte le chiffre du duc d’Antin. Une troisième, provenant du palais du Temple, sera acquise en 1976, revêtue quatre ans plus tard d’un plateau d’onyx pour correspondre aux descriptions, et copiée pour obtenir une quatrième table.
Sculptures, vases, tabourets et banquettes…
Les sculptures continuent d’être réunies avec le dépôt par le Louvre de la Vénus de Smyrne en 1975, puis de la Pudicité de Benghazi qui retrouve, en 2004, son emplacement de 1695. Pour parachever cet ensemble, le pas sera franchi de produire des répliques des œuvres les plus célèbres qui demeurent au Louvre : la Diane de Versailles, bien sûr, point de mire qui figurait déjà dans les projets d’Hardouin-Mansart, mais aussi le Marcellus acheté au prince Savelli en 1681 et la Vénus d’Arles, offerte à Louis XIV en 1683.

Buste de Jules César (100-44 av. J.-C.) issu de l’ancienne collection du cardinal Mazarin. © EPV / Thomas Garnier
Les vases de porphyre, albâtre et marbres rares commandés par Louis XIV pour cette galerie, dont ils constituent l’un des ornements essentiels, sont revenus peu à peu par le jeu des dépôts, de même que les bustes de Césars en porphyre : les uns dotés de draperies en bronze doré par Girardon, les autres issus des collections de Mazarin, avec leurs sublimes draperies d’onyx et de jaspe de Sicile. Quant aux trente-deux tabourets et trente-huit banquettes néo-Louis XIV, livrées par les menuisiers Brion et Bellangé en 1835 pour le premier remeublement de la galerie par Louis-Philippe, seuls les tabourets sont repris dans le projet de Gérald Van der Kemp, recouverts d’une nouvelle savonnerie pour remplacer le damas cramoisi du XIXe siècle.
Mais, éclipsant tout ce travail de fond, le projet de 1980 comportait deux volets spectaculaires qui firent couler beaucoup d’encre, assez également répartie entre louanges et protestations. D’une part, furent recréées, par moulage d’après les quelques exemplaires miraculeusement conservés, les vingt-quatre torchères sculptées par Foliot et Babel d’après les dessins de Gondouin et livrées en 1769. D’autre part, furent installés vingt lustres à pampilles, en trois rangées, évoquant le décor du bal donné pour le mariage du futur Louis XVI en 1770.
Des lustres réservés aux grandes fêtes
Ainsi était choisi de présenter en permanence la galerie des Glaces dans son aspect de salle de bal. C’était bien compréhensible de la part d’un Gérald Van der Kemp qui parachevait son combat sans relâche contre un état du château qu’il avait qualifié, à son arrivée en 1953, de « dégoûtant, vide, mort ». Toutefois, quarante-cinq ans plus tard, alors que beaucoup de visiteurs n’ont pas connu l’état antérieur de la galerie, une évolution s’imposait.
La question, à vrai dire, avait déjà été soulevée lors de la grande restauration de 2007. Car la splendeur de la galerie ne réside pas dans ces lustres qui ne furent suspendus que quelques soirs – et sous des formes très variables – à l’occasion de très grandes fêtes : mariage du duc de Bourgogne en 1697, bal masqué puis mariage de Louise-Élisabeth de France avec l’infant d’Espagne en 1739, mariages successifs du dauphin Louis-Ferdinand en 1745 (le fameux « Bal des ifs ») puis en 1747, illuminations pour la naissance du duc de Bourgogne en 1751, enfin mariages du futur Louis XVI et de ses deux frères au début des années 1770. Ces cérémonies se comptent, pour tout l’Ancien Régime, sur les doigts des deux mains, et à chaque fois, les lustres sont vite retournés dans les magasins des Menus-Plaisirs pour laisser la place à la majesté de l’architecture et à la contemplation du grand récit de Le Brun.

Vue d’ensemble de la galerie des Glaces en 2025. © EPV / Christophe Fouin
L’équilibre d’un chef-d’œuvre
La configuration de bal crée, en effet, une sorte de faux plafond lumineux qui nuit autant à la lecture des inventions inouïes de Jules Hardouin-Mansart qu’à celle du plafond, l’un des chefs-d’œuvre de l’art français. On a même pris l’habitude de voir les lustres allumés toute la journée, y compris en plein soleil, ce qui constitue une aberration historique autant qu’écologique. Le projet actuel a donc consisté à revoir l’éclairage de la voûte de façon à mettre en valeur le décor peint sans laisser deviner la présence de lumière artificielle, et à ne conserver qu’une rangée de lustres conforme au dispositif « dormant » qui a parfois été maintenu hors des périodes de festivités.
« Le projet actuel a donc consisté à revoir l’éclairage de la voûte
de façon à mettre en valeur le décor peint sans laisser
deviner la présence de lumière artificielle. »
L’essentiel de l’éclairage réside désormais dans les fameuses torchères dont la présence permanente a, en revanche, toute sa justification. L’effet de leurs girandoles généreuses se trouve enfin révélé dans son savant équilibre, dans toute la poésie de son dialogue avec les fenêtres, les marbres et, bien sûr, les miroirs qui ont donné son nom à cette galerie irréelle.
Laurent Salomé,
directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°27 (octobre 2025 – mars 2026).
Des orangers dans la galerie des Glaces
La perpétuelle résurrection de Versailles se poursuit. Pour marquer cette étape aussi sobre que décisive, une présentation temporaire très inattendue évoquera un ornement totalement oublié de la galerie : les orangers, présentés dans les grands vases d’argent dessinés par Ballin. Leur modèle était identique à celui des vases du parterre du Nord, aujourd’hui en travaux. C’est l’occasion d’évoquer cette délicieuse interpénétration du palais et des jardins, en présentant des orangers de bronze et de cire, d’un réalisme saisissant, dans les vases qui viennent d’être restaurés en attendant qu’ils retrouvent leur place sur le parterre.

L’un des orangers de bronze et de cire, réalisés par Louis de Torhout et Samuel Mazy et présentés dans les vases de Ballin avant que ceux-ci ne soient réinstallés sur le pourtour du parterre du Nord. © EPV / Christophe Fouin
À REGARDER