Au château de Versailles étaient réunies des œuvres d’une rareté
et d’un luxe inouïs, réalisées dans le cadre de commandes tout à fait
exceptionnelles, puis éparpillées par les ventes révolutionnaires.
Leurs histoires n’en finissent pas de surprendre, comme en témoigne
ce mobilier réalisé par François II Foliot pour la reine.

Bergère, par François II Foliot (menuisier), Jacques Gondoin (dessinateur), atelier d’Angélique Darcy, veuve Babel (sculpteur), veuve Bardou (doreur), 1779. © EPV / Didier Saulnier
Acquise en 2019 auprès de la galerie Dalva Brothers, à New York, elle est présentée ici devant le broché qui recouvrait également sa garniture.
En 1779, Marie-Antoinette peut enfin renouveler le décor de son grand cabinet intérieur, dans ses appartements privés, dont elle ne devait plus apprécier le style rocaille, conçu pour Marie Leszczyńska. Cette pièce joue en effet un rôle primordial dans la vie de la reine, car c’est là qu’elle peut échapper aux contraintes de la vie de cour.
Un mobilier aux formes originales
L’architecte Jacques Gondoin, dessinateur du Garde-Meuble de la couronne, est chargé de concevoir un décor totalement nouveau : rompant avec la tradition des murs recouverts de boiseries, il dessine une tenture dans le goût le plus moderne, à rinceaux arabesques et médaillons, qui sera tissée à Lyon dans les ateliers de Jean Charton.
Le même broché sera employé sur l’ensemble des sièges, également conçus par Gondoin. Là encore, ce dernier invente des formes inusitées où des cornes d’abondance1 renversées répandent des fleurs envahissant montants et traverses. Cette modernité n’est sûrement pas pour déplaire à la reine qui souhaite affirmer son goût face aux choix plus traditionnels du Garde-Meuble.
Le menuisier de la Couronne François II Foliot (1748-1839) saura parfaitement débiter les gabarits de ces sièges originaux, mais c’est le travail du sculpteur et du doreur qui rendra l’ensemble époustouflant. Celui-ci sera livré au Garde-Meuble de la couronne le 20 décembre 1779, et enregistré sous le numéro 4499 : « Un meuble de satin broché fond blanc orné de médaillons consistant en une tapisserie […], 1 portière […], 2 rideaux de fenêtres […], 1 pente en draperie pour l’alcôve […], une banquette de 6 pieds de long […], une bergère, un confident, six fauteuils à carreaux, 1 chaise pour le Roy, un bout de pied et un petit tabouret, un paravent de 4 feuilles, un écran […]2. »
Les caprices du destin
Le mobilier reste assez peu dans le grand cabinet intérieur, la reine aimant à renouveler sans cesse le décor de ses appartements privés. En 1783, celle-ci commande un nouvel ensemble de boiseries qui vaudra à la pièce son nom de Cabinet doré. L’ameublement précédent connaît une autre destinée, un étage plus haut, dans le salon de compagnie aménagé en 1787 à l’emplacement d’un ancien billard. Dans cette salle plus petite, la tenture est raccourcie et adaptée aux parois, et le mobilier de Foliot prend naturellement place, complété de deux canapés commandés à Georges Jacob.

La bergère en cabriolet du même ensemble, avec une couverture à changer, lors de son arrivée au château de Versailles après son acquisition en 2023 auprès du Museum of the City of New York. © EPV / Christophe Fouin
La reine ne profite pas longtemps de cette charmante et luxueuse retraite sous les combles du château. Son mobilier ne peut échapper non plus à la Révolution : il est vendu le 29 vendémiaire an II (20 octobre 1793), et finalement acquis par Gouverneur Morris (1752-1816), ambassadeur de la nouvelle République des États-Unis d’Amérique en France, où il a succédé à Thomas Jefferson.
Lorsqu’il quitte son poste en 1794, Morris obtient du gouvernement révolutionnaire d’exporter ses achats : ils prennent place dans sa résidence new-yorkaise, Morrisania, dans l’actuel quartier du Bronx. En mettant un océan entre le château de Versailles et ce mobilier, dispersé ensuite entre les héritiers du diplomate, le destin semblait définitivement l’évincer.
« En mettant un océan entre le château de Versailles et ce mobilier,
dispersé ensuite entre les héritiers du diplomate,
le destin semblait définitivement l’évincer. »
Certains sièges devaient néanmoins réapparaître dans des musées new-yorkais : la chaise pour le roi a été donnée par la veuve de Morris à la New York Historical Society en 1817, tandis qu’un des six fauteuils a été offert au Metropolitan Museum of Art en 1944. Plus tard, en 1991, une bergère et l’écran de cheminée ont été donnés au Museum of the City of New York.
Coups de théâtre
Entre-temps, en 1983 dans cette même ville, le château de Versailles a pu acquérir les deux canapés de Jacob lors d’une vente où un fauteuil lui échappa, faute de fonds suffisants3. Plus modestement, mais signe avant-coureur, le tabouret en éperon de la commande d’origine a pu être acheté en 2006.

L’écran de cheminée du même ensemble, acquis également auprès du Museum of the City of New York.
© EPV / Christophe Fouin
Depuis cinq ans, tout s’est accéléré et a pu se concrétiser grâce au legs de Madame Heymann, exclusivement réservé au retour à Versailles « du mobilier y ayant figuré où ayant pu y avoir figuré ». En 2017, en effet, la galerie Dalva Brothers de New York nous contactait pour révéler qu’elle avait identifié la seconde bergère du mobilier qui a pu être acquise deux ans plus tard. En 2023, à notre grande surprise, le Museum of the City of New York se séparait, comme ses statuts le permettent, de la bergère en cabriolet et de l’écran de cheminée qui sont revenus au château l’un après l’autre !
Ainsi, l’histoire de ce mobilier que l’on croyait définitivement perdu ne semble plus être aujourd’hui qu’un mauvais souvenir. L’effort doit se poursuivre pour identifier les derniers sièges manquants et s’assurer qu’ils retrouvent leur place au sein du salon de compagnie de la Reine qu’ils n’auraient jamais dû quitter.
Bertrand Rondot,
conservateur général au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
1 Au lendemain de la naissance d’un premier enfant, Madame Royale.
2 Archives nationales, O1 3320, fº 50.
3 Appartenant désormais à une grande collection parisienne, ce fauteuil a pu être admiré dans l’exposition Marie-Antoinette en 2008, au Grand Palais.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°26 (avril – septembre 2025).