Alors que les demeures historiques réunies sous l’égide de l’ICOM (International Council of Museums) prennent part, ces jours-ci au château de Versailles, à une réflexion sur l’ère de l’intelligence artificielle, rappelons la comédie donnée à l’Opéra royal pour la première fois en mai dernier. Présentée comme une œuvre écrite « à la manière de Molière », elle est le fruit d’un projet de recherche-création associant IA, expertise universitaire et savoir-faire artisanal.

L’équipe du projet « Molière Ex Machina » pose dans l’amphithéâtre Liard de la Sorbonne. © Château de Versailles Spectacles / Tom Gachet
Intitulée L’Astrologue ou les Faux Présages, une pièce de théâtre a vu le jour sous une signature impossible : celle de Molière. Non pas un pastiche ni une réécriture contemporaine, mais une comédie conçue à partir de tout ce que nous savons de l’homme, de son époque, de sa langue, de son processus créatif, soit une somme colossale d’informations synthétisées par une intelligence artificielle. Sous la férule de Sorbonne Université, historiens du XVIIe siècle, linguistes et dramaturges se sont associés à Obvious, un trio d’artistes français, spécialistes de l’art génératif. Les premiers, garants du patrimoine littéraire, ont ainsi conjugué leurs expertises à celles des seconds, explorateurs d’un nouveau monde, celui des algorithmes dopés à l’IA.
« Les premiers, garants du patrimoine littéraire, ont ainsi conjugué
leurs expertises à celles des seconds, explorateurs d’un nouveau monde,
celui des algorithmes dopés à l’IA. »
L’initiative s’inscrit dans un moment particulier de notre histoire culturelle, où les œuvres du passé sont à la fois sanctuarisées et sans cesse réactivées, commentées, adaptées, rejouées. Mais pour la première fois peut-être, ce n’est plus un metteur en scène ou un écrivain qui s’essaie à dialoguer avec un monstre sacré de la littérature : c’est une machine, scrupuleusement encadrée par le savoir humain, qui prend la plume en son nom. Le geste est spectaculaire, ambitieux, et revendique une rigueur scientifique sans précédent.
Exploit ou manipulation, quand nous faisons parler un auteur disparu depuis longtemps ? Qui s’exprime dans une telle œuvre et au nom de quelle autorité ? Que devient la frontière entre transmission du savoir, expérimentation intellectuelle et création artistique ? Et quel rôle les grandes institutions savantes doivent-elles jouer dans l’encadrement – ou la légitimation – de ces nouvelles formes de production culturelle ?
Jeanne Mogis,
cheffe de projet éditorial au château de Versailles
Comment est né ce projet ?
Pierre-Marie Chauvin J’ai découvert le travail du collectif Obvious lors d’une table ronde sur le thème de l’IA et de la création artistique. Ce qui m’a frappé, c’est leur manière d’utiliser l’IA de façon profonde, dans des projets au temps long. L’un des trois membres, Hugo Caselles-Dupré, avait effectué son postdoctorat en intelligence artificielle à l’ISIR1, en lien avec Sorbonne Université2. J’ai alors eu l’idée de les mettre en relation avec le Théâtre Molière Sorbonne. Bien plus qu’une troupe, c’est un laboratoire de théâtre « historiquement informé », à la fois école, atelier et espace de recherche, où le travail scénique s’appuie sur l’étude rigoureuse des sources, la restitution des gestes, de la diction et des pratiques du XVIIe siècle. J’ai convié Obvious à assister à l’une de leurs répétitions et à rencontrer leur fondateur, le regretté Georges Forestier, grand spécialiste de Molière, également très curieux des technologies émergentes. L’entente a été immédiate, tant sur le plan humain qu’artistique et scientifique. La volonté de monter un projet ensemble s’est vite imposée, suivie d’une intuition commune : explorer ce qu’aurait pu écrire Molière (mort en 1673) s’il avait vécu un an de plus.
À quels moments l’IA a-t-elle été autonome ?
P.-M. C. Il faut bien comprendre que l’IA ne l’a jamais été. Le thème de l’astrologie, tout d’abord, a été proposé par Coraline Renaux, comédienne et doctorante en littérature à Sorbonne Université. Georges Forestier nous incitait en effet à travailler la question de la crédulité humaine, thématique qui résonne d’ailleurs fortement avec notre vision de l’IA aujourd’hui, perçue comme une sorte de boîte noire magique, omnisciente et mystérieuse.

Croquis d’un décor de la pièce, produit par l’intelligence artificielle. © Obvious
Ensuite, il s’est agi de coller au plus près du processus créatif de Molière : d’abord un argument, puis un résumé, puis les scènes et enfin, les dialogues. À chaque étape, les experts formulent des demandes très précises. Il ne s’agit pas de dire : « Écris une pièce à la manière de Molière », ce qui donne des résultats médiocres, mais d’exécuter un guidage très fin. Le noyau de l’équipe, composé de Coraline Renaux, de Mickaël Bouffard, directeur scientifique du Théâtre Molière Sorbonne, et du trio Obvious, a travaillé par itérations successives, parfois en prenant appui sur des scènes existantes pour aiguiller la génération. Par exemple, ils ont pu demander à l’IA de s’inspirer d’un père et de sa fille promise en mariage, en écho au Malade imaginaire, pour concevoir une situation analogue. Une équipe scientifique a vérifié ensuite la pertinence du rendu, relayé par deux comités de lecture spécialisés, l’un littéraire, l’autre linguistique. Il y a eu des centaines d’allers-retours sur près de deux ans. L’IA nous a parfois bluffés, mais l’intelligence d’ensemble, la composition, relèvent indubitablement du travail humain.
Au-delà de l’expérience scientifique, que dire de la qualité du texte ?
P.-M. C. Nous pensons que le texte est vraisemblable, crédible. Mais pour une farce, le premier véritable critère, c’est le rire. L’IA n’a pas la réputation d’être drôle ; Molière, si. Il fallait donc que la pièce soit comique, et les retours des relectrices et relecteurs sont allés dans ce sens. Néanmoins, il faut considérer l’œuvre dans son ensemble pour estimer si nous avons honoré un autre aspect du génie de Molière : son sens du rythme, sa science de la composition et de l’assemblage.

Les comédiens du Théâtre Molière Sorbonne répètent un extrait de L’Astrologue ou les Faux Présages. © Obvious
Courant 2025, des extraits ont été joués au Mucem, à Marseille, et au Centquatre, à Paris : cinq minutes en costume, dans un cadre public. Chaque fois, un sentiment d’étrange familiarité s’est instauré dans le public, curieux d’en voir davantage. Ce projet, c’est un double voyage dans le temps : à la fois historique et uchronique. En tant qu’être humain, on est touché.
Dans un contexte d’appréhension face au développement fulgurant de l’IA, Sorbonne Université vient-elle rassurer, donner une caution au projet ?
P.-M. C. Dès qu’un projet porte l’estampille « Sorbonne Université », notre responsabilité est engagée. Si nous nous lancions avec Obvious, ce ne pouvait être qu’avec le plus haut niveau d’exigence. Il ne s’agissait pas de « réveiller Molière » de manière spectaculaire, encore moins de lancer une industrie de résurrection littéraire, mais de plonger le plus fidèlement possible dans le processus créatif d’un génie, avec méthode et patience. Et en cela, le projet est surtout un excellent miroir de notre vocation de pédagogie : informer, former et rendre visible la collaboration entre chercheurs, artistes et ingénieurs. En l’assumant publiquement, nous acceptons aussi le débat : « Molière Ex Machina », c’est un prototype d’un nouveau genre susceptible de nous amener à nous interroger sur l’auctorialité, la recherche-création, l’usage encadré, transparent et collectif de l’IA.

Croquis du costume de Pseudoramus, le personnage de l’astrologue, inspiré des dessins d’Henri de Gissey. © Sorbonne Université, Théâtre Molière Sorbonne
Au-delà du texte, de nombreuses disciplines sont mises en lumière à travers la pièce…
P.-M. C. Oui, c’est un paradoxe fécond : on imagine souvent que l’IA produit du virtuel. Or, dans notre projet, elle aboutit à des costumes brodés à la main, à des décors peints, à des objets fabriqués selon les techniques du XVIIe siècle. Nous avons voulu une forme d’« œuvre d’art totale » : le projet repose sur le texte, bien sûr, mais aussi sur la musique, les décors et les costumes, avec les meilleurs spécialistes de chaque domaine. Les décors monumentaux sont peints par Antoine Fontaine, dont le savoir-faire a été nourri notamment par son travail à Versailles. Autour des astres, dans un univers onirique, les toiles prennent une ampleur extraordinaire. Les costumes partent de dessins d’Henri de Gissey passés à la moulinette de l’IA, puis réalisés à la main par la cheffe costumière Delphine Desnus et son équipe. Celui de Pseudoramus, le personnage de l’astrologue, présenté au Centquatre dans le cadre de la Biennale Némo, a frappé les esprits. C’est un spectacle pluridisciplinaire, très visuel, qui déploie un univers, je crois, d’une grande beauté.
Propos recueillis par Jeanne Mogis
1 Institut des systèmes intelligents et de robotique.
2 Sorbonne Cluster for Artificial Intelligence
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).