magazine du château de versailles

Jeux innocents ?

Pour la première fois, une œuvre a pu être acquise parmi les tableaux
qui ornaient l’appartement de madame de Pompadour à Versailles.
Celle-ci se distingue néanmoins des figures enfantines au goût
de la marquise. L’interprétation joyeuse, humoristique, et quelque peu licencieuse, interroge sur les circonstances de sa présence au château.

Jeux d’enfants à la toilette, par Charles-Antoine Coypel, 1728, huile sur toile, 66,5 × 84,5 cm, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, V.2025.17. © EPV / Christophe Fouin

Autoportrait de Charles-Antoine Coypel, 1746, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © EPV / Christophe Fouin

Issu d’une dynastie de peintres, Charles-Antoine Coypel (1694-1752) mena une carrière prestigieuse au service de la famille royale et de son entourage qui culmina, en 1747, avec l’obtention du titre de premier peintre du roi. Datés de 1728, les Jeux d’enfants à la toilette s’inscrivent aux débuts de cette ascension.
Garde des tableaux et dessins de la Couronne depuis 1722, Coypel avait déjà obtenu des commandes prestigieuses, comme celle, à vingt ans à peine, des cartons de tapisserie de la tenture de L’Histoire de Don Quichotte par la manufacture royale des Gobelins. Mais la grande passion de sa jeunesse fut le théâtre, pour lequel le peintre écrivit de nombreuses pièces. Leur succès fut toutefois limité : en 1732, Coypel figura l’abandon de ses prétentions dans un tableau représentant la muse de la comédie Thalie chassée par la Peinture (coll. part.). Non sans humour, l’artiste y inclut son autoportrait et les manuscrits des pièces de théâtre qu’il avait composées, négligemment répandus au sein du décor.

Du conseiller d’État Louis Fagon à madame de Pompadour
Les Jeux d’enfants à la toilette et Thalie chassée par la Peinture furent tous deux exécutés pour le conseiller d’État Louis Fagon (1680-1744), collectionneur averti et amateur de théâtre, auquel Coypel dédia plusieurs de ses pièces dramatiques. Si quatre années séparent les deux œuvres, sans doute formèrent-elles des pendants dans la collection de Fagon : c’est d’ailleurs côte à côte que Jean Siméon Chardin les représente en 1751, sous forme de gravures, dans son tableau La Serinette (Paris, musée du Louvre).
Il est toutefois possible que les toiles aient été précocement séparées après la disparition de Fagon, survenue en 1744 : vingt ans plus tard, la peinture des Jeux d’enfants à la toilette réapparut seule dans l’inventaire dressé à la mort de madame de Pompadour parmi les « Tableaux, dessins, estampes rapportées de Versailles au dit Hôtel de Pompadour », c’est-à-dire l’hôtel d’Évreux, aujourd’hui palais de l’Élysée. L’œuvre était ainsi présentée dans l’appartement de la marquise, alors au rez-de-chaussée du château, mais l’on ignore les circonstances de son acquisition de même que la date de son arrivée à Versailles.

Une subtile critique des mœurs aristocratiques
Si Coypel fut très apprécié de la reine Marie Leszczyńska et de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe – pour lesquelles il réalisa plusieurs compositions religieuses – madame de Pompadour ne compta pas parmi les commanditaires de l’artiste. Celle-ci a pu néanmoins témoigner d’un intérêt particulier pour une œuvre consacrée à l’enfance, thématique qu’elle appréciait.

« Ses personnages – s’apparentant à des putti transposés dans son époque – raillent le rituel social de la toilette aristocratique féminine, dont ils singent avec humour les attitudes. »

Alors que les peintures de Jean-Baptiste Greuze, de François-Hubert Drouais ou de Jean Siméon Chardin, dont la favorite possédait à Versailles plusieurs toiles, explorent le motif enfantin dans une veine intimiste, le tableau de Coypel procède d’un esprit radicalement différent. Ses personnages – s’apparentant à des putti transposés dans son époque – raillent le rituel social de la toilette aristocratique féminine, dont ils singent avec humour les attitudes.

Jeux d’enfants à la toilette [détail], par Charles-Antoine Coypel, 1728, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, V.2025.17. © EPV / Christophe Fouin

Les excès de la toilette
La vanité féminine et les excès de la mode, traités de façon satyrique mais tendre, constituent ainsi le véritable sujet du tableau. Tandis que trois figures masculines s’empressent autour d’une femme devant son miroir, tout entière absorbée par la contemplation de son propre reflet, deux autres personnages féminins essaient des toilettes, lesquelles dévoilent plus qu’elles ne dissimulent leur anatomie. À droite, une nourrice intervient pour restaurer l’ordre. Son accoutrement – un jupon recouvrant le panier de robe qui lui monte jusqu’au cou – ne donne guère de crédit à son autorité, si bien que son intervention paraît davantage contribuer à la confusion de la scène.

Coypel dramaturge
Coypel, peintre et dramaturge, conçoit sa toile comme une scène dramatique, à la manière de Claude Gillot et d’Antoine Watteau qui entretenaient, avec le milieu théâtral, une semblable proximité. L’irruption soudaine de certaines figures – tels le coureur portant une lettre ou la nourrice – et l’emphase un peu outrée des attitudes constituent des procédés dramaturgiques dont l’artiste use tel un véritable metteur en scène. Peut-être madame de Pompadour ne demeura-t-elle pas indifférente à cette dimension scénique, elle qui nourrissait pour le théâtre un goût particulièrement vif.

Clara Terreaux,
conservateur du patrimoine au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).

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