Il a souhaité l’appeler L’Enlèvement du sérail, plutôt que « au sérail ».
Le comédien et metteur en scène reprend ainsi à l’Opéra Royal sa version en français de l’œuvre de Mozart, portée par les somptueux décors d’Antoine Fontaine et la fidèle complicité du chef Gaétan Jarry.
Éloge où les mots s’amusent autant que la musique.

Portrait de Michel Fau. © Leo Marchi
Asiles psychiatriques, kalachnikovs et mondes postapocalyptiques ? Très peu pour lui. Entré en opéra comme d’autres entrent en religion, Michel Fau cultive depuis plus de vingt ans l’art de réenchanter le monde lyrique. Est-ce parce que ses premiers souvenirs d’opéra remontent à l’enfance ? Ou parce qu’au fond, cet éternel adolescent n’a jamais vraiment quitté cette chambre d’où il retentait, chaque soir, la grande évasion, creusant dans ses livres et ses microsillons ?
Jamais deux fois au même endroit
Toujours est-il qu’en deux décennies et presque autant de mises en scène d’opéra, ce lyricophile passionné a su défendre une autre voie. Elle n’est ni celle du Regietheater et ses névroses contemporaines, ni celle d’un théâtre de grand-papa, adepte de pure reconstitution historique ou perclus de « nostalgismes ».
« Toujours est-il qu’en deux décennies et presque autant de mises en scène d’opéra, ce lyricophile passionné a su défendre une autre voie. »
Lui ne craint pas les divas, il les idolâtre. Il partage avec elles le culte de la mascarade et du travestissement. Jamais deux fois au même endroit. Rarement où on l’attend. On l’imagine chez Mozart ? Il se lance dans Puccini. On le voit fait pour l’opérette ? Le voici déjà chez Wagner…
Féerie visuelle
Rarement homme de théâtre aura su, à ce point, cultiver en musique l’art des Métamorphoses. Quel meilleur ambassadeur, dès lors, que ce comte des mille et une vies pour nous conter les Mille et Une Nuits ? En lui proposant, dans la foulée du superbe George Dandin qu’ils avaient monté ensemble en 2022, de s’emparer de L’Enlèvement au sérail de Mozart, le jeune chef Gaétan Jarry ne s’y est pas trompé. Le spectacle, créé au printemps 2024, est une féérie visuelle grisante de marbres polychromes, de perspectives accélérées et autres décors persans, aussi somptueux qu’ingénieux.

Scène du spectacle donné à l’Opéra royal. © CVS / Pascal Le Mée
Un théâtre d’ombres et des Lumières, œuvre du génie des toiles peintes Antoine Fontaine, que l’on jurerait tout droit sorti de l’une de ces boîtes d’optique dont le XVIIIe siècle était entiché. Et où évoluent des personnages hauts en couleur, tragiques ou comiques, rehaussés par les costumes dignes des faïences de Meissen signés David Belugou.
Une version française, pour renouer avec le singspiel
Son enchantement, le spectacle le tire de son orientalisme fantasmé et pleinement assumé. Il le puise aussi dans l’étonnante actualité d’un texte qui en sonnant Fau aura rarement joué aussi juste. Car pour renouer avec l’esprit originel du singspiel, ce parlé-chanté tel que Mozart l’avait imaginé pour Vienne en 1782, le tandem Fau-Jarry n’a pas hésité à oser une version française de l’ouvrage. Il a emprunté pour les airs chantés les vers de Pierre-Louis Moline (à qui l’on doit également le livret d’Orphée et Eurydice en français de Gluck), qui avaient déjà servi à cet effet la fin du XVIIIe siècle. Et a réécrit des dialogues « à la manière de » dont les chanteurs se sont emparés avec délectation.

Florie Valiquette dans le rôle de Constance et Mathias Vidal dans celui de Belmont au cours d’une représentation de L’Enlèvement du sérail. © CVS / Pascal Le Mée
La distribution
Ceux-ci ne sont pas étrangers à la réussite de cette production qui, depuis deux ans, a déjà tourné à l’opéra de Tours ainsi qu’à Turin, et l’on se réjouit de retrouver ici une distribution quasi inchangée : de la Blonde azuréenne, à la fois tendre et piquante de Gwendoline Blondeel, sans conteste l’une des grandes révélations versaillaises de ces dernières saisons, à la Constance confondante d’agilité, mais aussi d’intensité tragique de Florie Valiquette ; du Belmont de Mathias Vidal, à la diction toujours aussi superlative, au Pédrille vaillant et théâtral d’Enguerrand de Hys. Seul changement au programme : le rôle d’Osmin, qui échoit cette fois-ci à Nahuel di Pierro, familier du rôle qu’il a déjà chanté (en allemand) à Zurich, Genève ou Paris.
Michel Fau, quant à lui, se réserve, comme à la création il y a deux ans, le rôle du pacha Selim, qu’il fait flotter d’un ton dolent, au gré de ses humeurs lascives (et d’un étonnant tapis volant), des banquettes de son harem… jusqu’aux cintres ! Encore un rêve de gosse.
Thierry Hillériteau,
journaliste et critique musical
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet, mécène principale.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).

Scène du spectacle donné à l’Opéra royal. © CVS / Pascal Le Mée
À VOIR
Mozart, L’Enlèvement du sérail
Du jeudi 18 au mardi 23 juin
OPÉRA ROYAL
2 h 50, entracte inclus
Opéra en trois actes sur un livret de Johann Gottlieb Stephanie, créé à Vienne en 1782.
Traduction française par Pierre-Louis Moline (1739-1820), dramaturge et librettiste français.
Florie Valiquette, Constance
Mathias Vidal, Belmont
Nahuel di Pierro, Osmin
Gwendoline Blondeel, Blonde
Enguerrand de Hys, Pédrille
Michel Fau, Selim
Chœur de l’Opéra Royal
Orchestre de l’Opéra Royal
Gaétan Jarry, direction
Michel Fau, mise en scène
Coproduction Château de Versailles Spectacles / Opéra de Tours – reprise
INFORMATION ET BILLETTERIE
Sur le site Internet de Château de Versailles Spectacles
Par téléphone : 01 30 83 78 89
En billetterie-boutique (ouverte du lundi au vendredi, de 11 h à 18 h) : 3 bis, rue des Réservoirs, à Versailles.